Aujourd’hui, pour votre 1ere chronique internationale de l’été, vous avez choisi de nous parler du Sud-Soudan, un Etat qui vient tout juste d’être proclamé et reconnu par la communauté internationale.

En effet, le 193e Etat vient de rejoindre les Nations unies. Ce pays, un peu plus grand que la France mais 8 fois moins peuplé, est dépourvu d’accès à la mer et entouré d’Etats parmi les plus pauvres du monde, comme le Tchad, la Centrafrique ou l’Ouganda.

L’atout économique du Sud-Soudan, c’est son pétrole, puisque l’essentiel de la production de l’ancien Soudan unifié en provient. Enfin, « atout économique », à condition de pouvoir l’exporter sans entraves ; or il n’existe pas de raffinerie pour traiter ce brut de piètre qualité, et l’unique oléoduc débouche sur la mer Rouge, sous souveraineté soudanaise.

Mais la faiblesse structurelle de ce nouveau pays porte un nom : l’indigence. Indigence des infrastructures puisque le Nord n’a jamais redistribué la manne pétrolière au Sud : peu de routes asphaltées, pas de chemins de fer, absence d’industries, et une seule véritable agglomération, la capitale Juba. Indigence aussi d’une population exclusivement rurale : 50% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté, les trois quarts sont illettrés, 1 homme sur 2 et 9 femmes sur 10 ne savent ni lire ni écrire, et l’espérance de vie est l’une des plus basses au monde…

La société sud-soudanaise s’avère aussi très composite, clivée en une centaine de tribus et de clans parfois violemment opposées entre eux.

Affiche de propagande devant l'aéroport de Juba, capitale de la région autonome du Sud Soudan
Affiche de propagande devant l'aéroport de Juba, capitale de la région autonome du Sud Soudan © Jean-Marie Porcher

Vous nous dressez un tableau un peu chaotique de ce nouvel Etat ; faut-il vraiment se réjouir de son accession à l’indépendance ?

On peut s’en réjouir, et cela pour au moins trois raisons.

D’abord, la population voulait cette indépendance comme l’a démontré le plébiscite triomphal de janvier 2011, avec plus de 97% de « oui à l’indépendance » lors d’un scrutin transparent. Majoritairement noir, chrétien et animiste, le sud-Soudan n’avait d’abord revendiqué que l’autonomie au cours des années 60-70. Et puis, après le coup d’Etat des Frères musulmans en 1983, l’imposition par Khartoum de la sharia et l’arabisation forcée avaient poussé les rebelles du Sud, emmenés par le colonel John Garang, à exiger une souveraineté pleine et entière.

Ensuite, obtenir un Etat signifie pouvoir se défendre, comme le droit international le reconnaît explicitement. Or s’il est une population qui a souffert ces dernières décennies, c’est bien celle du Sud-Soudan : massacres de masse, campagnes de viols, déplacements de population, famines organisées, pillage en règle des ressources ; on ne lui aura rien épargné. Plus de deux millions de personnes – des civils pour la plupart – ont déjà péri des conséquences de la guerre. Il était temps que cela cesse ; il fallait que le Sud échappe à l’emprise du régime de ‘Omar el Beshir, dictateur poursuivi par la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité et crimes de génocide.

Enfin – 3è raison de se réjouir – l’accession à la souveraineté du sud-Soudan s’est faite dans la légalité internationale, fondée sur l’accord de paix de 2005, sur une recommandation du Conseil de sécurité, et sur un vote aux deux tiers de l’Assemblée générale des Nations unies.

La morale et le droit, c’est bien ; mais sur le terrain les choses paraissent extrêmement compliquées. Quelles peuvent être les suites géopolitiques de cette indépendance ?

Alors sur le plan géopolitique, plusieurs questions se posent.

La première : l’indépendance du sud-Soudan ne va-t-elle pas encourager le morcellement d’autres pays en Afrique ? Après tout, si l’on excepte le cas spécial de l’Ethiopie en 1993, c’est la 1è fois depuis la décolonisation du continent qu’un pays se scinde en deux parties. Jusqu’alors les Etats du continent naissaient à partir des possessions coloniales, et non en rupture avec un pouvoir africain déjà existant.

Deuxième question : le pouvoir sud-soudanais saura-t-il faire preuve de bonne gouvernance, et en aura-t-il les moyens ? Si tel n’était pas le cas, si la gabegie socio-économique demeurait et si les luttes intestines s’aggravaient, le nouvel Etat pourrait devenir un foyer de déstabilisation pour toute la région.

Troisièmement hypothèque – et c’est peut-être la plus sérieuse – : le Soudan jouera-t-il le jeu de l’indépendance du Sud -Soudan ? Respectera-t-il des frontières pour l’heure très floues et ouvertes aux grandes transhumances, le rendra-t-il viable en lui permettant d’exporter son pétrole sans trop le surtaxer, cessera-t-il surtout d’armer et de manipuler les tribus du Sud les unes contre les autres, afin de diviser pour mieux régner ?

Au jour d’aujourd’hui, rien n’est moins sûr. Mais en géopolitique, le pire non plus n’est jamais sûr, et bien d’autres Etats au monde sont nés dans la douleur et les difficultés. L’essentiel, c’est qu’une nation en construction prenne enfin son destin en main.

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