Aujourd’hui, Frédéric consacre sa Chronique internationale au conflit frontalier qui sévit entre les deux Soudan, un an après l’indépendance du Sud.

On ne fait pas de bonne géopolitique sans de bonnes cartes. A fortiori lorsqu’on traite d’un conflit aux imbrications frontalières, identitaires et énergétiques complexes comme c’est le cas entre les deux Soudan, avec les capitales Khartoum au nord et Juba au sud. On appréciera donc d’autant plus la carte géante proposée par le quotidien Le Monde (daté du 11 juillet), un an après l’accession à l’indépendance du Soudan du Sud. Entre celui-ci et l’ancien Soudan unifié, la frontière datant de 1956 fut mal négociée voire en certains endroits… pas négociée du tout. Or absolument tous les ingrédients sont aujourd’hui réunis pour faire de cette nouvelle frontière, longue de 1 800 km, un abcès de fixation conflictuel tout autant qu’une zone d’affrontements permanents. Dans la petite zone contestée d’Abyei, par exemple, transitent à la fois des hommes et leurs gigantesques troupeaux au gré des saisons, un affluent du Nil blanc essentiel pour les activités agraires et pastorales, le pétrole sud-soudanais qui, enclavé, doit déboucher au nord pour pouvoir être exporté via la mer Rouge, etc. Ailleurs, c’est une voie de chemin de fer, une mine de cuivre, une zone pétrolifère qui font l’objet de litiges. Mais la querelle ne porte pas que sur des ressources ; l’indépendance du Soudan du Sud – majoritairement peuplé de chrétiens et d’animistes – fut acquise après trois décennies de guerre civile, de famines organisées, de massacres, d’arabisation et d’islamisation forcée sous la férule des dictateurs au pouvoir au nord. Celui actuellement en place à Khartoum, Omar el Beshir, est ainsi recherché par la CPI pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et crimes de génocide… D’où parfois, sans doute, certaines crispations dans les pourparlers avec le sud !...

Est-ce que cette rivalité entre les deux Soudan déborde de leurs frontières respectives, est-ce qu’il y a un vrai enjeu géopolitique ?

Oui, sur au moins quatre plans. D’abord la production de pétrole a quasiment cessé depuis les combats de février dernier, ce qui – entre parenthèses – va appauvrir les deux Soudan dont c’est à peu près l’unique ressource. Résultat : 1/ la Chine, qui achetait jusqu’alors 30% de la production de brut soudanais, doit s’approvisionner ailleurs (même si les quantités sont relativement faibles), ce qui tend un peu plus encore le marché mondial de l’or noir ; 2/ le Soudan-du-sud cherche à exporter son brut via l’Ouganda et Djibouti et non plus via le voisin rival.

Ensuite Juba dispose désormais d’un contrôle sur le débit supérieur du Nil blanc, instrument de pression éventuel sur le Soudan mais aussi sur l’Egypte, deux pays situés en aval.

Le troisième enjeu s’inscrit dans un système d’alliances qui s’est forgé dès avant la scission de 2011 et qui se poursuit : la Russie, la Chine et la Libye aux côtés de Khartoum, les Etats-Unis, l’Ouganda et Israël aux côtés de Juba. Les premiers redoutent d’autres fractionnements d’Etats souverains, les seconds voient dans le Soudan-du-Sud un bastion face à l’expansion de l’islam vers le sud de l’Afrique orientale.

Enfin quatrième enjeu géopolitique majeur : le morcellement des Etats africains. La sécession du Soudan du sud fut en effet la deuxième seulement sur le continent africain depuis les indépendances, après celle de l’Erythrée en 1993. Or dans les deux cas, la guerre s’ensuivit. En pleine vague de déstabilisation au Sahel et dans la Corne de l’Afrique, il n’est pas sûr que l’imitation de ces deux modèles soit de bon augure…

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