Ce matin, Frédéric, vous nous parlez du régime syrien, alors qu’hier l’ambassade de France à Damas était littéralement attaquée.

Oui Pierre, le solfrançais a été attaqué, puisqu’en droit international une ambassade jouit toujours du statut d’extra territorialité. Cet incident gravissime – quoique pas nouveau – nous rappelle au bon souvenir du régime en place à Damas depuis le coup d’Etat du général Hafez el Assad – père de l’actuel Bashar – en 1970. De quoi parle-t-on ? Et bien d’un régime de dictature de parti, fortement idéologisé, anti-occidental, et plein d’apparents paradoxes.

C’est une république, oui mais dynastique, puisque le fils a succédé au père. C’est un Etat laïc, oui mais la Constitution dispose que seul un musulman peut être président. C’est un pouvoir baasiste – autrement dit nationaliste arabe – oui mais son unique allié militaire est religieux et iranien. C’est un régime social et panarabe, oui mais dominé par une famille, les Assad (Assad qui signifie « le lion »), et par un clan : les Alaouites. Problèmes : non seulement ce clan représente moins d’un dizième de la population, mais encore il n’est pas considéré comme réellement musulman par la majorité sunnite du pays.

Lorsqu’on est si peu nombreux et si peu légitimes, reste la forte brute pour dominer les autres.

Tout de même, Frédéric, n’y avait-il pas un intérêt stratégique à compter avecla Syrie?

En tout cas c’est ce qu’on se dit depuis des décennies. Appuyons-nous sur ce pouvoir stable et puissant, sa force est telle qu’il assurera la stabilité régionale, en particulier au Liban. Et puis évitons de nous attirer des attentats en cas de fâcherie car grande est sa capacité de nuisance. Bref : hors de Damas, point de salut !

Et pourtant, en géopolitique on le sait bien : « le pouvoir qu’on vous prête vous en donne ». On a longtemps prêté aux Assad le pouvoir de modeler le Proche-Orient, et du coup ils en disposent. Mais qu’en est-il sur le terrain ? Prenons l’exemple des accords israélo-arabes.

En 1978, Israël et l’Egypte signent la accords de paix de Camp David ; la Syrie tempête et menace. On fêtera bientôt le 33è anniversaire de ce traité.

En 1993, Israël et l’OLP signent les accords d’Oslo ; Damas fulmine contre Rabin et Arafat. Mais le processus de paix se poursuit.

En 1994, c’est la Jordanie qui signe la paix avec l’Etat juif ; la Syrie invective son voisin bédouin et tente d’entraver l’accord. Sans le moindre résultat.

Pas si rugissant que cela, le lion Assad ! Mais le fils ne fera pas mieux, lui qui a d’ores et déjà échoué :

1/ à maintenir sa férule militaire sur le Liban

2/ à récupérer le plateau du Golan des mains d’Israël, 3/ à bâtir un front arabe en faveur de son allié iranien

4/ à renouer durablement avec la France et les Etats-Unis

5/ à s’assurer de l’alliance turque puisque même Ankara commence à lâcher Assad

Aujourd’hui, en pleine révolte populaire contre son régime despotique, le roi est un peu nu. Nu, mais encore capable de réprimer férocement sa population.

Alors justement, est-ce que le régime syrien peut chuter devant l’ampleur de la contestation ?

Difficile à dire, bien sûr, mais à court terme, cela paraît peu probable. D’abord le pays est très centralisé, hyper encadré par les terribles moukhabarat , les services secrets. Ensuite, la peur de l’après -Assad paralyse les minorités ; que deviendront Kurdes, chrétiens, druzes et autres Circassiens si les alaouites chutent au profit de la majorité sunnite ? Surtout si ces mêmes sunnites sont menés par les Frères musulmans. Enfin si l’on ajoute un clientélisme actif, une grande disparité des opposants, et la certitude ne pas être trop sévèrement sanctionné par l’ONU grâce à Moscou et Pékin, Assad peut encore espérer gagner quelques scrutins à 99,9% des suffrages prétendument exprimés.

En 1973, le secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger avait dit de Hafez el Assad qu’il était le « Bismarck du Proche-Orient » ! Hier, sa lointaine successeure Hilary Clinton affirmait que Bashar el Assad n’était pas « indispensable ».

Entre les deux, la fin d’un mythe, et un printemps arabe.

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