Mohamed Morsi : 2 – Hussein Tantawi : 0 ! La compétition n’est peut-être pas encore terminée, mais c’est ainsi qu’on peut déjà résumer à outrance celle qui oppose frontalement le leadership islamiste issu des urnes d’une part, l’armée d’autre part. Avant-hier en effet, le président élu limogeait le ministre de la défense, celui-là même qui servit l’ancien président Hosni Moubarak deux décennies durant. En outre, Morsi décrétait également l’abrogation d’un ajout constitutionnel récent qui permettait à l’armée de détenir l’essentiel du pouvoir, et pas seulement militaire. Cette décision spectaculaire – pour l’heure non officiellement contestée par les généraux – intervient après le refus du nouveau président d’obéir à l’injonction de l’armée, voilà plusieurs semaines de cela, de ne pas réunir les députés de l’Assemblée dissoute par ses soins pour vice de forme. On savait le bras de fer vraisemblable, nous ne sommes pas déçus !

Pourtant, Frédéric, on dit l’armée égyptienne très puissante économiquement et militairement, mais aussi tout à fait déterminée à conserver les leviers du pouvoir…

C’est tout à fait exact, Bruno. Seulement voilà, le précédent turc n’est pas fait pour rassurer ceux qui considèrent à tort ou à raison qu’au Moyen-Orient, l’armée est garante d’une certaine laïcité et d’une forme de rationalisme face aux islamistes plus ou moins radicaux. A Ankara, l’institution militaire fut longtemps le pilier inébranlable de l’héritage kémaliste, faisant et défaisant les gouvernements à force de coups d’état violents – comme en 1980 – ou non violents – comme en 1995. Et puis, à force de pressions, de propos apaisants et de victoires électorales, les islamo-conservateurs de l’AKP sont finalement parvenus à renvoyer les généraux dans leurs casernes, voire devant les tribunaux. En sera-t-il de même en Egypte ? Trop tôt pour le dire, mais les similitudes sont grandes : une place jamais très éloignée du pouvoir depuis les années 1950, une puissance tirée du soutien américain, une vraie mainmise sur certains secteurs de l’économie, et une aura relativement élevée auprès de l’opinion. Et en dépit de tout cela, un échec en Turquie, préfigurant peut-être un échec en Egypte.Le problème, c’est que l’alternative aux généraux égyptiens apparaît plus inquiétante que celle qui prévalut en Turquie, pour trois raisons. D’abord, l’Egypte est signataire des accords de paix de Camp David avec Israël et les Etats-Unis. L’armée y a toujours été favorable – il faut dire que cela lui garantit des fonds substantiels en provenance de Washington – pas sûr que les Frères musulmans, violemment anti-israéliens, poursuivent dans cette voie pacifique. Ensuite, la proximité idéologique et théologique entre le leadership égyptien et le Hamas palestinien, pourrait se muer en partenariat militaire ; pas sûr que l’Etat juif admette cette perspective avec bonheur. Enfin quel rôle joueront les salafistes dans un leadership où l’armée serait muselée ? Forts de leurs 25% de suffrages obtenus aux législatives, ces intégristes dont le fanatisme n’a d’égale que l’absence totale d’une quelconque expérience gouvernementale – et pour cause – pourraient bien revendiquer un ou deux postes régaliens, dont la défense…On n’en est pas encore là, et à ce jour le pire n’a rien d’évident. Mais il va de soi que le scénario turc qui se profile au Caire n’a rien d’encourageant dans un Proche-Orient instable en profonde et rapide recomposition.

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