Retour sur l’attentat qui a frappé Bombay avant-hier.

A force d’avoir le nez sur les tensions au Proche-Orient, on en oublierait que se produisent ailleurs des violences aux conséquences potentiellement bien plus graves. Une grande démocratie, l’Inde, vient de subir une fois de plus – la quatrième en moins de cinq ans – le fléau terroriste. En l’occurrence, les assassins ont pris pour cible la capitale économique du pays, comme en 2006 avec l’attaque de plusieurs trains de banlieue ou en 2008 où un commando avait massacré 166 personnes tour à tour dans une gare, un hôtel, un restaurant et une synagogue. Les objectifs – jamais militaires ni matériels mais bien civils – la méthode – attaque à l’explosif ; tout indique que les auteurs de ces attentats cherchent à tuer et à déstabiliser.

Car l’Union indienne représente tout ce que les islamistes radicaux détestent : la démocratie bien sûr, déjà ancienne et bien ancrée ; les femmes en principe libres et égales en droit ; la liberté de conscience dans un système sécularisé ; l’omniprésence des philosophies orientales – hindouisme et bouddhisme notamment – d’autant plus haïes qu’elles sont largement majoritaires dans le pays.

Reste à savoir, en l’absence de revendication et avant les conclusions de l’enquête, si les pistes débouchent sur l’intérieur ou sur l’extérieur.

Parce que selon vous, Frédéric, cela fait une réelle différence ?

Une différence considérable, Pierre. Car de deux choses l’une. Soit l’attentat provient de l’intérieur, probablement des Moudjaïdin indiens, et alors c’est bien la nation indienne dans sa nature multiculturelle qui est visée, avec pour but un cycle de représailles et contre-représailles, la haine généralisée, et la séparation des 120 millions de musulmans d’avec leurs concitoyens. Autrement dit, un grand classique de l’islamisme radical. Dans ce cas, police et justice doivent faire leur office comme dans tout état de droit, et la nation trouver les ressources nécessaire afin d’éviter le piège.

Mais si l’attentat provient de l’extérieur , de groupes hébergés voire soutenus par le Pakistan – on pense aux fanatiques du Lashkar e Taïba – alors on entre dans une autre dimension, dans le grand jeu géopolitique régional.

Vous faites référence à la rivalité indo-pakistanaise ?

Absolument, Pierre ! Une rivalité qui date de la partition chaotique de 1947 et qui s’est traduite par trois guerres en 1965, 71 et 99. Une rivalité idéologique et religieuse, puisque le Pakistan est constitutionnellement musulman et financé de longue date par les wahhabites saoudiens. Une rivalité diplomatique pour un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Une rivalité territoriale enfin, Islamabad revendiquant une partie du Cachemire indien. Et ce n’est pas tout : le Pakistan voit d’un mauvais œil l’alliance qui se noue à son détriment entre l’Inde et les Etats-Unis depuis l’après 11-Septembre.

Or chaque tension entre les deux géants de l’Asie du sud renvoie au scénario cauchemar d’une nouvelle guerre. Seulement cette fois, l’Inde et le Pakistan seront nucléarisées, alliés respectivement aux titans chinois et américain, et peuplés ensemble d’un milliard et demi de citoyens. Les pessimistes rappelleront qu’en juin 1914 aussi, un attentat avait déclenché la machine infernale des alliances entre des Etats puissants et fortement peuplés.

Fort heureusement, on n’en est pas là. Le Pakistan a condamné l’attentat et, pour sa part, le premier ministre indien, Manmohan Sing, ne semble pas être tenté par la surenchère à des fins de politique intérieure.

Reste que, bien davantage que le Proche-Orient, l’Asie du sud mérite le qualificatif de poudrière.

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