Frédéric Encel nous donne chaque matin son point de vue sur l’actualité internationale ou les grands enjeux géostratégiques. Pour sa première ce matin, il s'intéresse à l’armée française. La France est-elle toujours une grande puissance militaire ?Çasent son lendemain de 14 juillet tout ça…

Oui Marc, on ne peut rien vous cacher ; ce défilé martial annuel (et désormais assez exceptionnel dans le monde démocratique) nous ramène à cette angoissante question collective de notre puissance militaire. Ou plutôt de notre impuissance à en croire nombre de nos concitoyens. Or une question s’impose : à quel moment dans l’Histoire – qu’il fût royaume, empire ou république – l’Etat français incarna-t-il réellement une grande puissance, autrement dit ce statut d’exception impliquant la capacité d’exercer une influence prépondérante sur une grande partie des terres connues, tout en échappant aux menaces directes d’autres puissances ?

Sans remonter jusqu’au Moyen Age – les comparaisons n’auraient guère de sens – on peut mentionner deux périodes que furent successivement les règnes de Louis XIII et Louis XIV, au XVIIè siècle, puis celui très bref de Napoléon Ier, au commencement du XIXè. Mais même lors de ces deux épisodes déjà lointains, la France ne fut réellement redoutable que sur le continent européen et quelques possessions ultra marines. Plus tard, ni la IIIè République coloniale ni la France gaullienne ne redeviendraient cette puissance principale détentrice des grands leviers d’influence internationaux.

Ça c’est pour le passé, mais qu’en est-il de la France dans le monde contemporain ?

Eh bien si l’on compare la France d’aujourd’hui à la première puissance mondiale, les Etats-Unis, le débat est clos : notre pays ne peut rivaliser. Mais s’il s’agit de déterminer qui se trouve aux côtés de nos alliés américains sur ce premier rang, la réponse est tout aussi claire : personne !

C'est-à-dire que la France, certes reléguée loin derrière les deux Grands pendant les décennies de guerre froide, partage depuis la chute de l’Union soviétique en 1991 un très honorable second rang avec plusieurs pays dont la Russie, la Chine et le Royaume-Uni, en attendant que nous rejoignent peut-être le Brésil, l’Inde ou encore le Japon. Appelons cela des moyenne-grandes puissances.

Certes, nous ne dépasserons pas la Russie en quantité de têtes nucléaires ni ne rattraperons la masse démographique chinoise. Mais parmi les principaux atouts dont bénéficie la France en tant que… moyenne-grande puissance, on trouve à la fois sa capacité à produire et à vendre des armements de pointe, son siège de membre permanent au Conseil de sécurité, son immense espace maritime et, donc, son armée, en dépit de coupes budgétaires considérables.

Justement, ces restrictions importantes ne risquent-elles pas d’entraver le poids stratégique de la France ?

Disons qu’avec nos alliés britanniques, nous sommes encore les seuls en Europe à nous maintenir juste au-dessus d’une certaine ligne rouge, avec environ 1,5% de nos PIB respectifs. Ainsi pouvons-nous encore projeter des forces substantielles sur deux continents au moins en l’espace de quelques jours. L’opération Serval, au Mali (unanimement saluée) fut ainsi rendue possible par cette capacité de projection réelle soutenue par un solide système d’alliances en Afrique subsaharienne.

On n’oubliera naturellement pas l’essentiel : notre force de frappe nucléaire constituée de sous-marins lanceurs d’engins et de bombardiers stratégiques, et la présence de la France au sein de l’OTAN, de très loin le réseau d’alliance militaire le plus intégré et le plus puissant de la planète, qui nous offre un cadre offensif et défensif redoutable.

Mais finalement, Marc, la question est ailleurs : la puissance, pour quoi faire ? Si c’est pour servir – selon la formule de Nietzsche – « un Etat comme le plus froid des monstres froids », pas sûr que cela en vaille la peine. S’il s’agit en revanche de défendre une diplomatie à la fois généreuse et responsable, alors sans doute les sacrifices consentis à notre outil de défense sont-ils bien légitimes.

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