Aujourd’hui, Frédéric Encel consacre sa Chronique internationale à la force de dissuasion française, remise en débat ces jours-ci…

Après chaque défilé martial du 14-Juillet réapparaît le débat sur la bombe, notre bombe ; très coûteuse, elle serait de surcroit devenue inadaptée. C’est vrai, le maintien logistique de la force de dissuasion coûte cher – même si de gros simulateurs informatiques ont heureusement remplacé les essais dans le Pacifique et si les missiles du plateau d’Albion ont été démantelés. Maintenir au plus haut niveau de disponibilité nos bombardiers stratégiques et autres sous-marins lanceurs d’engins, cela ponctionne quelque 3 milliards d’Euros pas an, soit le dixième du budget de la défense.

Voilà pour le coût. Mais pour ce qui est de l’utilité de la dissuasion nucléaire, il faudrait tout de même y réfléchir à deux fois. D’abord, pour remiser ses armes stratégiques, il faut s’assurer que les ennemis potentiels en ont fait de même. Et s’il n’y a pas d’ennemis en vue, s’assurer que ce choix de l’affaiblissement militaire ne va pas attiser les appétits de conquête d’un futur ennemi. Paranoïa, militarisme ? Certes pas ! Toute l’histoire du XXè siècle – et on fera grâce à nos auditeurs des précédents – démontre le bien-fondé de la dissuasion, de quelque nature qu’elle soit.

Ensuite, par quoi remplacer la bombe ? Car au fond, la vraie question est la suivante : comment rester absolument dissuasif sans l’arme absolue ? Deux possibilités. La première : développer une formidable puissance conventionnelle, avec des milliers de blindés, d’aéronefs, de canons, mais aussi des centaines de milliers d’hommes formés à manier tous ces beaux engins, et des millions d’autres entraînés à défendre un Désert des Tartares d’où ne surgirait jamais de Tartares… Parce que – outre que le pays ne soit pas prêt à ce type de sacrifices en temps et en budgets – on voit mal en quoi un ennemi nucléarisé serait dissuadé par cette profusion de moteurs et de poitrines bien incapables de menacer ses centres vitaux.

Première possibilité : aller quérir la protection d’un allié lui-même doté de la bombe. Là, il ne peut s’agir que des Etats-Unis ; une quarantaine d’Etats dans le monde – dont la moitié en Europe dans le cadre de l’OTAN – ayant déjà fait ce choix. Pourquoi pas, mais il faudra alors accepter de remettre tout au partie de notre destin national entre les mains de dirigeants étrangers, et par conséquent perdre définitivement notre statut d’assez grande puissance.

Mais depuis la fin de la guerre froide, Frédéric, est-ce que d’autres menaces n’ont pas supplanté celle d’un conflit nucléaire ?

En apparence, si. On pense bien sûr au terrorisme, aux cyber-guerres ou aux terribles conflits ethniques. Mais, pour la France de demain, aucune de ces menaces ne semble potentiellement mortelle. En revanche, l’ombre de l’épée de Damoclès atomique réapparaît de plus en plus clairement. D’une part du fait des grands émergeants – Russie, Chine et même Inde – qui améliorent sans cesse leurs arsenaux, et cela alors que l’Europe désarme peu à peu. D’autre part à cause du risque de prolifération que fait peser la crise iranienne ; si la République islamique se dotait de la bombe, plusieurs pays du Moyen-Orient se lanceraient immédiatement dans la course, et une vingtaine d’autres Etats dits du seuil – c'est-à-dire capable de la fabriquer à court terme – pourraient s’y mettre à leur tour.

Mais voyez-vous, Pierre ; même au-delà des aspects strictement militaires, la bombe joue pour la France un rôle diplomatique majeur, en cela qu’elle lui permet de défendre son siège permanent au Conseil de sécurité. Car lorsqu’interviendra la grande réforme de l’ONU et la redistribution des sièges de choix, ni notre démographie ni notre économie ne plaideront sérieusement en faveur de notre maintien parmi les grands. Que pèserons-nous alors sans notre capacité de dissuasion ?...

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