Aujourd’hui Frédéric, vous nous parlez de l’Egypte avec le maintien de la pression de l’armée sur les Frères musulmans.

En effet, Marc. Car voilà maintenant deux semaines que suite à des manifestations monstre hostiles à Mohamed Morsi, au Caire et dans plusieurs grandes villes d’Egypte, l’armée lançait un ultimatum au président élu avant de le destituer sans autre forme de procès, lui et son gouvernement à dominante islamiste. Depuis, la pression de l’armée s’est encore accrue sur les Frères musulmans, de nouveaux dirigeants provisoires ont été désignés, et les principaux chefs de la confrérie islamiste interpellés et embastillés sous des prétextes divers, et parfois sans prétexte du tout. C’est ce qu’on appelle en droit comme en sciences politiques un coup d’Etat institutionnel, même si ses acteurs s’en défendent en s’appuyant sur le rejet d’une partie de l’opinion.

Tout de même, la contestation de la rue était grandissante, ces derniers mois, à l’encontre des islamistes au pouvoir…

Absolument, et cette contestation provenait même des milieux défavorisés, ceux-là mêmes qui avaient massivement plébiscité les Frères qui prônaient des avancées sociales, scolarisaient gratuitement des enfants, distribuait du pain aux indigents et condamnaient la corruption des « valets de l’Occident », entendez le nationaliste laïc Moubarak et tous ses ministres et conseillers depuis des décennies. Car en une année de pouvoir, Morsi et son équipe n’ont littéralement rien fait ! Pas un plan social de redistribution aux plus modestes, nul projet scolaire, hospitalier ou de logement pour les déshérités, aucune initiative d’envergure de lutte contre l’un des plus cruels fléaux du pays : le chômage.

En revanche, le gouvernement islamiste a su dériver dans l’autoritarisme et abreuver la population d’appels à l’application stricte de la sharia, ainsi qu’à la résistance contre la « décadence de l’Occident » et ses innombrables « complots » tous plus ou moins sionistes et franc-maçons ! Autant de bla-bla qui ne coûtent rien mais qui ne nourrissent pas…

Tout cela est vrai, seulement voilà : les Frères musulmans étaient au pouvoir par la volonté des urnes. Ils avaient saisi au bond, eux qui n’avaient pas participé au printemps arabe, le processus démocratique mis en place par l’armée au lendemain de la chute d’Hosni Moubarak au printemps 2011. Ils avaient joué, ils avaient gagné, et à présent l’armée change les règles du jeu.

Justement, devant cette incurie, est-ce que l’armée n’a pas bien fait d’intervenir pour éviter la paralysie et le chaos ?

En tout cas, Marc, foin d’hypocrisie ; aucun vrai progressiste ne peut sincèrement défendre l’idéologie rétrograde des Frères musulmans, et l’on se réjouira en effet – avec de nombreux démocrates du monde arabe, et en particulier des femmes – de leur chute en Egypte. Mais deux problèmes graves se posent à présent. D’abord les Frères vont rivaliser de victimisme, l’une de leur grande spécialité, en jouant les martyrs de la démocratie et en prenant pour excuse de leur impéritie l’interruption brutale et prématurée de leur mandature. Ensuite et surtout, si à chaque échec gouvernemental entraînant des manifestations de masse l’armée doit donner du canon pour changer la donne, on ne risque pas de voir souvent des civils au pouvoir ! Or au regard du désastre socio-économique et démographique qu’accuse l’Egypte, on se demande bien quel gouvernement magicien serait demain capable de sortir rapidement une grande partie de la population du marasme. Un gouvernement qui éviterait ainsi la rapide double sanction de la place Tahrir puis des geôles de l’armée… Une armée qui – soit dit en passant – bénéficie de tels privilèges fiscaux et commerciaux (d’aucuns affirment un tiers de l’économie du pays) qu’on peut se demander si elle est intervenue pour défendre la paix civile ou ses propres intérêts sonnants et trébuchants…

Déjà, face au coup de force de l’armée, nombre d’islamistes ont affirmé prendre le maquis au nom du Jihad. Hélas dans le plus grand pays arabe, le spectre d’un scénario à l’Algérienne, c’est à dire d’une longue guerre civile entre islamistes radicaux d’une part et l’armée d’autre part, semble donc de jour en jour se rapprocher dangereusement.

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