Talleyrand disait : « tout ce qui est excessif est insignifiant ». A cet égard, sans doute ce grand diplomate ayant servi plusieurs régimes aurait-il qualifié d’excessifs les propos qu’a tenus hier en Jordanie Laurent Fabius. Le ministre des Affaires étrangères – et à cet égard premier diplomate de France – a qualifié dans le camp de réfugiés de Zaatari le président syrien Bashar el Assad de « bourreau de son peuple ». (Il l’avait déjà du reste traité d’« assassin de son peuple »). La saillie est incisive, surtout au regard d’une diplomatie française traditionnellement très policée, notamment dans les termes choisis par ses principaux dirigeants. Rétrospectivement, difficile d’imaginer un ministre de de Gaulle, de Pompidou ou de Giscard d’Estaing tenir un tel langage, même face à d’épouvantables dictatures. Il faut dire qu’on était alors en pleine guerre froide d’une part, et que les DDH n’étaient pas très en vogue d’autre part. Par la suite, certains ministres que les fonctionnaires du Quai qualifieront malicieusement « d’étrangers aux affaires », ou de « Condorcet », feront jaser, mais moins par le choix de leur vocabulaire que par leurs frasques ou leur ignorance manifeste des dossiers !Mais revenons à Laurent Fabius. Donc, des propos inhabituellement sévères, mais sur le fond parfaitement justifiés. Car après dix-huit mois d’une répression féroce accablant en priorité des civils, avec toute la panoplie des tortures et des humiliations, si un haut représentant d’une authentique démocratie n’emploie pas le terme de « bourreau », alors jamais celui-ci ne s’imposera.

Et pourtant, Frédéric, ne dit-on pas que le monde des diplomates est très feutré, que la recherche d’une rhétorique d’apaisement y est constante ?

On le dit en effet, et en général avec raison. Surtout pour ce qui est des diplomates de carrière. Mais ne croyons pas que la diplomatie au plus haut niveau se borne à un exercice oratoire raffiné pratiqué par des messieurs chenus et cultivés autour de soyeux tapis verts. Parfois les chefs d’Etat, les chefs religieux, les dignitaires rivalisent de rhétorique infamante voire ordurière à l’encontre de leurs ennemis désignés. Quelques exemples contemporains ? Au Moyen-Orient, tiens ! Récemment Wikileaks révélait que le prince régnant d’Arabie Saoudite appelait ses alliés américains à « couper la tête du serpent », traduisez : la République islamique d’Iran. Iran présidé par un Mahmoud Ahmadinedjad traitant Israël de « sale petit microbe noir », Israël dont l’un des anciens grands rabbins qualifie régulièrement les Arabes de « serpents ». Côté Hamas, ce sont « les singes et les porcs » qui sont convoqués afin de qualifier les Juifs, tandis qu’en 2003 Saddam Hussein et George Bush junior s’invectivaient en des termes dont nous ferons grâce aux auditeurs de France Inter. Mais le Moyen-Orient n’a pas l’apanage de l’insulte animalière au sommet ; ainsi le président chinois Mao parlait-il de vipères lubriques, chacals puants et autres tigres de papier, les gouvernements Hutu rwandais traitaient les Tutsi de cafards, Vladimir Poutine qualifiant pour sa part les Américains de « parasites économiques »… Vous voyez Bruno, finalement, au regard de cet inépuisable et très coloré bestiaire, les propos de notre ministre n’apparaissent pas si virulents que cela…En général, outrancières ou simplement vigoureuses, ces sorties d’hommes d’Etat traduisent à la fois une ligne politique et une forte détermination, et s’adressent tant à une opinion à convaincre en interne qu’à l’adversaire visé et aux autres acteurs en externe. Question sérieuse, tout de même : la verve offensive de Laurent Fabius à l’endroit d’Assad, certes légitime, ne traduit-elle pas une réelle incapacité à le faire chuter, lui qui se moque bien de sa réputation ? On l’a vu lors d’une chronique précédente, Bruno, la France ne peut actuellement guère faire mieux. Reste donc, en plus d’une aide logistique aux rebelles et aux réfugiés, un verbe puissant…

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