Aujourd’hui Frédéric, vous avez choisi d’aborder la complexité de la situation en Syrie, avec notamment cette opposition anti-Assad qui comprend des groupes jihadistes…

En géopolitique, les situations sont invariablement moins simples qu’on aimerait les imaginer. Lorsqu’il y a conflit – et notamment conflit armé – l’observateur extérieur recherche spontanément la confortable simplicité du fort face au faible, du méchant face au gentil. Le problème, c’est que cette grille de lecture manichéenne fonctionne très rarement, et dans certains cas les bourreaux se retrouvent dans les deux camps. Il en va ainsi de la situation en Syrie. Non pas que le despote en place à Damas, Bashar el Assad, soit autre chose qu’un impitoyable tyran au cynisme consommé, mais l’opposition qui lui fait face depuis plus de deux ans maintenant se compose de forces très différentes, et parmi elles plusieurs groupes islamistes fanatiques et excessivement violents. Certes, être violent devant la soldatesque syrienne, cela se conçoit. Mais abattre froidement et en public un garçonnet ayant ricané sur Mahomet, martyriser une femme accusée d’adultère ou encore détruire des églises…, autant de violences sans doute peu susceptibles de faire chuter le régime ! Et de fait, dans les zones conquises sur le pouvoir s’instaure ici et là des règles barbares qui choquent les musulmans même conservateurs et embarrassent les leaders politiques d’une opposition déjà composite et très désunie.

Quel est le poids des groupes islamistes radicaux au sein de la coalition anti-Assad ?

Question cruciale à laquelle il est très difficile de répondre. Cruciale car les Occidentaux hésitent toujours – en dépit de leurs menaces répétées à l’endroit d’Assad – à livrer des armements en quantité et surtout en qualité aux insurgés. La crainte étant évidemment, d’une part que ces matériels tombent entre les mains d’islamistes radicaux qui les utiliseraient contre les opposants modérés ; d’autre part que ces jihadistes, une fois la Syrie conquise, ne les retournent contre les Etats voisins, presque tous amis de l’Occident.

Mais il y a peut-être pire encore : depuis plusieurs jours, des affrontements ont lieu entre deux groupes jihadistes, l’un affilié à Al Qaïda et provenant surtout d’Irak, l’autre plus local et adhérant à l’ASL, l’Armée syrienne libre. On pourrait être tentés de se réjouir que des loups s’entre-dévorent ; si ce n’est que ces antagonismes au sein du camp anti-Assad jette un discrédit sur l’ensemble des forces de l’opposition, y compris les progressistes d’entre elles.

Or Frédéric, si les opposants au pouvoir de Bashar el Assad ne peuvent s’armer davantage, le statu quo militaire pourrait se maintenir longtemps, non ?

C’est en effet une hypothèse très plausible. Car sur l’échiquier syrien, Assad dispose toujours de la reine – c'est-à-dire l’aviation – et des tours – c'est-à-dire les blindés et l’artillerie lourde. En face, on trouve essentiellement des pions – autrement dit (toujours dans cette métaphore échiquéenne) de simples combattants certes déterminés et relativement nombreux, mais stoppés dans leur progression par la puissance de frappe de l’armée régulière. D’où un théâtre d’opérations actuel qui ressemble de plus en plus à une guerre de position, à une guerre de tranchées urbaines.

Une situation qui, finalement, pourrait convenir – comme toujours – aux extrémistes : d’un côté un régime syrien se satisfaisant de conserver le littoral stratégique, ainsi que Damas et la plupart des zones urbaines, de l’autre des groupes islamistes catalysant vers eux des milliers de jeunes musulmans attirés par le jihad et appliquant la sharia dans les zones sous leur contrôle.

Tout cela, au grand désespoir de la majorité des Syriens, pris au piège entre peste et choléra.

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