Ce matin vous nous parlez de la situation politique en Egypte, avec la célèbre place Tahrir, symbole du printemps arabe, à nouveau occupée par des milliers de manifestants.

Egypte, révolution
Egypte, révolution © Radio France / Denis Dailleux

On la croyait derrière nous, la contestation égyptienne ! On l’avait un peu oubliée, depuis ce jour de février 2011 où le président Hosni Moubarak annonçait son retrait du pouvoir, après plusieurs semaines de manifestations et de sit-in. Libye, Syrie et Yémen avaient effacé l’Egypte des écrans radar. Et voilà que place Tahrir, la jeunesse égyptienne semble vouloir rejouer la pièce ! En fait, nombre d’observateurs ont négligé un fait essentiel : au contraire de ce qui s’est produit en Tunisie – où non seulement le président Ben Ali et son clan mais tout le système a chuté – l’Egypte conserve à ce jour le mêmerégime politique ! Ce régime républicain de type nationaliste qui prévaut non pas depuis la prise de pouvoir par Moubarak en 81, mais bien depuis le coup d’Etat du colonel Néguib sur le roi Farouk en 1952 !

Or, dans ce pays où le watan , c'est-à-dire l’idée de nation, est très fortement ancrée, l’armée incarne le ciment du régime et, de Néguib à Moubarak en passant par Nasser et Sadate, tous les présidents égyptiens en furent issus. Et l’on ne parle pas là d’une armée d’opérette mais bien d’un corps de troupe puissant, équipé par les Etats-Unis depuis le traité de Camp David de 1979, et qui présente à son actif quatre guerres contre Israël, une guerre au Yémen, et le contrôle du canal de Suez ainsi que des frontières libyenne, soudanaise, israélienne et palestinienne ; excusez du peu !

Mais alors pourquoi, Frédéric, cette nouvelle vague de contestation place Tahrir si l’armée égyptienne est si prestigieuse ?

Et bien parce que cette institution toujours au pouvoir présente deux défauts aux yeux de la jeunesse égyptienne. D’abord elle est très riche dans un pays où 40% des citoyens vivent avec moins de 1$ par jour. Prébendes, revenus pétroliers, propriétés agraires et industrielles, contrats à l’exportation ; l’armée égyptienne sait aussi bien commercer que se battre. Cette prédation mise en lumière par la chute du chef n’est ni nouvelle, ni spécifique à l’Egypte, mais passe mal auprès d’une population en quête d’un peu plus de justice sociale.

Ensuite, second défaut du régime ; sa lenteur aux réformes. Que sont les promesses du printemps arabe devenues ? Certes l’article 76 de la Constitution a été abrogé, permettant un scrutin libre, mais celui-ci a été repoussé à l’automne. Quant aux réformes sociales dans les secteurs sinistrés de la santé, de l’éducation et du logement, elles se font cruellement attendre. Et puis les manifestants exigent que soient jugés les dignitaires à leurs yeux responsables des 850 morts du printemps arabe égyptien, et que les tribunaux militaires cessent de juger des civils à tour de bras.

L’actuel gouvernement semble vouloir donner des gages aux manifestants, est-ce que cela sera suffisant pour limiter cette montée de colère ?

Sous la pression, le premier ministre Essam Charaf a en effet décidé d’un remaniement ministériel ; il devrait intervenir dans les prochaines heures. Pas sûr que cela suffise à calmer la rue. A terme, il faudra bien réformer en profondeur un système très fragile. Quelques faits et chiffres : seulement 4% du vaste territoire égyptien sont peuplés et exploités ! 95% des 82 millions d’Egyptiens vivent sur les rives et dans le delta du Nil. En outre l’économie repose sur une production pétrolière moyenne, sur le tourisme toujours soumis aux aléas sécuritaires, sur une agriculture sans cesse plus vivrière, et sur deux rentes : le canal de Suez d’une part, et l’aide américaine d’autre part, peu productive car surtout militaire.

Or le grand défi de l’armée aujourd’hui, c’est moins de faire la guerre que de fournir du travail à des millions de jeunes Egyptiens déshérités. Si elle n’y parvient pas, elle finira par le payer, soit dans les urnes, soit dans la rue.

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