Aujourd’hui Frédéric, vous avez choisi de nous parler des BRICS, ces grands pays émergents, dont la montée en puissance est sérieusement mise à mal selon vous…

Oui Marc. Vous savez, les BRICS, c’est ce concept inventé en 2001 par un manager de la grande banque américaine Goldmann Sachs, englobant le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud – auxquels on ajoute parfois le I de Indonésie. Ces émergents avaient incontestablement connu ces dernières années, en particulier depuis la crise financière de 2008-2009, une évolution économique différente de celles des Etats européens et parfois nord-américains : une croissance très soutenue voire phénoménale alors qu’elle est atone en Occident, un chômage en voie de résorption tandis qu’il progresse au sein de l’Union et stagne en Amérique du Nord, des volumes d’exportations en forte hausse face à la morosité occidentale, l’augmentation substantielle des budgets militaires parallèlement à une nette régression européenne, etc. Les émergents présentaient décidément jusqu’alors des atouts dans la course à la puissance suprême.

Vous en parlez à l’imparfait ; qu’est-ce qui a soudainement changé ces derniers temps ?

Deux choses surtout. En premier lieu, c’est la croissance, cette grande pourvoyeuse de puissance, cette caractéristique fondatrice-même du concept d’émergent. La croissance économique tendait déjà à marquer le pas depuis deux ans en Russie – un pays qui, entre parenthèses, n’a rien à faire parmi les émergents – avec moins de 3%, voilà qu’elle s’effrite désormais sérieusement au Brésil, à seulement 2,5%. Quant à la Chine, qui affiche toujours un taux à faire pâlir les Européens, 7,5%, elle accuse une véritable chute puisqu’il y a encore trois ans la croissance du géant asiatique dépassait les 11%. Le FMI parle d’ailleurs d’un « ralentissement prolongé ».

En second lieu, ce qui est en train de changer en profondeur chez les BRICS, c’est la contestation sociale à laquelle doivent faire face leurs gouvernements respectifs. On se souvient des grèves et des émeutes ouvrières durement réprimées en Afrique du sud l’an passé, à présent c’est au Brésil que la grogne sociale se déploie, la présidente de ce grand émergent systématiquement donné en exemple, Dilma Roussef, affrontant une contestation tout à la fois populaire, syndicale et parlementaire sur le thème de l’indigence ou de la dégradation des services publics. En Inde, afin de prévenir une nouvelle vague de revendications des plus défavorisés, le parti du Congrès au pouvoir a décidé d’un plan d’aide alimentaire pour 800 millions de citoyens, ces deux tiers d’Indiens vivant sous le seuil de pauvreté.

Est-ce que ces vagues de protestations populaires parfois suivies ou précédées de politiques sociales ne traduisent pas une forme de normalité des émergents ?

Si, bien sûr ! Mais c’est justement parce que les BRICS reviennent à une forme de normalité – avec des taux de croissance de moins en moins faramineux et, donc, une dimension sociale grandissante – qu’ils ne domineront pas la planète, contrairement à l’idée répandue. Parce que les plans d’aide sociale, c’est bien sûr humainement très positif, mais cela coûte cher. (Moins cher d’ailleurs que des explosions de violence comme en redoutent les autorités chinoises dans les vastes zones où la prospérité n’est encore qu’un rêve). Or le financement de plans d’aide sociale d’envergue intervient au moment où les exportations des BRICS – prises dans leur ensemble – connaissent un net ralentissement.

Cette évolution globale est d’autant plus intéressante qu’elle correspond à une remontée en force, eh oui, de l’Amérique, ces Etats-Unis que leurs contempteurs donnaient une fois de plus à l’agonie. L’an passé dans cette même chronique et sur cette même antenne, votre humble serviteur évoquait déjà un « sale temps pour les BRICS ». Une météo qui semble se confirmer !...

L'équipe
Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.