Aujourd’hui, nous vous parlons d’Internet. Sur le plan géopolitique,la Toileincarne-t-elle vraiment la révolution qu’on évoque si souvent ?

Avec le printemps arabe, s’est renforcée la conviction qu’Internet constituait une véritable révolution géopolitique. L’usage massif et sans précédent des réseaux sociaux par des foules de jeunes contestataires, n’a-t-il pas contribué à ébranler de solides dictatures ? Des millions de jeunes internautes n’ont-ils pas, en quelques clics, réussi à se retrouver, à revendiquer, à s’informer et à informer en continu, aux dépens d’archaïques régimes politiques n’opposant à Twitter ou Facebook que le blindage de leurs chars d’assaut et d’inopérantes frontières ?

Internet qui aurait révolutionné la manière de communiquer et de combattre. Après tout, les ordres d’agir donnés aux terroristes du 11 septembre le furent semble-t-il par internet, à 10 000 kilomètres de la zone à frapper. Et puis grâce à Internet – stupidement utilisé par la sergente américaine England, à Abou Ghraïb, le monde entier a su que certains soldats humiliaient et maltraitaient des prisonniers irakiens désarmés. Internet encore, avec Wikileaks qui nous apprend que les diplomates font plus du Machiavel que du Oui-Oui au pays des Jouets. Décidément, on en fait et on en apprend des choses nouvelles par le truchement d’Internet.

Au ton que vous employez, vous cherchez visiblement à contester des idées reçues.

On ne peut rien vous cacher. Voyez-vous, le problème c’est qu’on peut tempérer voire contester point par point les prétendues grandes avancées de la Toile.

Bien sûr qu’Internet fut un accélérateur et un facilitateur de la courageuse révolte arabe. Mais de Spartacus à Budapest en 1956, des jacqueries médiévales au printemps des peuples européens de 1848 en passant par les révolution française, chinoise et mexicaine, on n’a pas entendu Twitter pour se soulever, et on a fort bien su comment étendre la contagion.

Bien sûr qu’Internet permet de défier les Etats. Mais voyez déjà avec quelle force ces Etats s’adaptent et ripostent, qu’il s’agisse des pires dictatures répressives comme en Syrie, des systèmes autoritaires comme en Chine, ou des démocraties comme en Angleterre.

Bien sûr que n’importe quelle image d’atrocité fait aujourd’hui le tour de la planète en quelques minutes. Tandis que la photo de cette petite Vietnamienne fuyant nue et effrayée son village en feu avec en fond un soldat américain, elle, a été vue de la planète en 24 heure. 10 mn/24h, so what ? comme disent les Anglo-saxons. En quoi cela change-t-il le fond des choses ? Dans les deux cas, l’opinion américaine – et mondiale – fut choquée, avec des conséquences géopolitiques sérieuses.

Quant à alerter sur un champ de bataille ou à ordonner par-delà des mers, le téléphone, le télégraphe, les pigeons voyageurs, les reflets de miroirs au soleil et autres volutes de fumée firent merveille en leur temps et espaces respectifs.

Tout de même, est-ce qu’Internet n’a pas apporté aux hommes la possibilité sans précédent de s’ouvrir les uns aux autres ?

Vous voulez dire : sauf au tiers de la population mondiale qui se contente de chercher de l’eau et du grain pour survivre jusqu’au soir. Sachant qu’un autre quart de l’humanité surfe sur Internet au risque de sa liberté voire de sa vie.

Entendons-nous bien : Internet est un outil formidablement performant en termes de communication. Mais un outil seulement. La forme plutôt que le fond. Une modalité et non l’essentiel. Jusqu’à preuve du contraire, on ne guerroie ni ne massacre moins depuis l’avènement de la Toile.

Au fond, Internet est ce qu’on en fait. Le meilleur – s’ouvrir au monde en effet, découvrir d’autres gens, d’autres paysages et d’autres cultures, partager ses passions, ses joies, ses craintes, ses informations. Et le pire : une formidable caisse de résonnance pour le racisme et l’antisémitisme, le complotisme et le négationnisme, les rumeurs assassines et la pédopornographie. Lorsque les grands médias sont contraints de fermer leurs forums de discussions devenus des torrents de boue ; lorsque les négationnistes des génocides juif ou arménien et autres contestataires du 11-septembre déversent leur fiel délirant ; lorsque les néo-nazis, les islamistes radicaux et autres évangélistes fanatiques abreuvent la Toile de leur haine, donnant parfois des indications sur la fabrication facile d’une bombe, est-on encore sur le chemin de l’ouverture tous azimuts, de la liberté, de la paix entre les peuples ?

Il faudrait plus d’un clic pour s’en convaincre.

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