Aujourd’hui Frédéric Encel consacre sa Chronique internationale à l’attentat d’hier qui a frappé au cœur du régime syrien ; on a l’impression que le pouvoir d’Assad n’en a plus pour très longtemps…

Est-ce que l’attentat à l’explosif dont ont été victimes plusieurs hauts responsables sécuritaires du régime syrien, hier à Damas, marque un vrai tournant dans la guerre civile qui prévaut depuis plus d’un an maintenant ? On pourrait en effet le penser. D’abord le coup a été très audacieux ; déjà au sein d’une démocratie comme la France, approcher un ministre de la Défense est difficile, alors dans une dictature militariste comme la Syrie, a fortiori en temps de guerre civile, cela relève de l’exploit. Ensuite, l’attentat a été perpétré au centre de Damas, capitale centralisée et ultra sécurisée des régimes syriens successifs depuis l’indépendance de 1945. Enfin, les Alaouites au pouvoir depuis 1970 autour du clan Assad n’avaient jusqu’alors jamais subi un tel affront, tant ils avaient su s’entourer d’hommes lige d’une fidélité absolue, du général en chef au plus modeste serviteur.

Et pourtant… Si spectaculaire soit-il, cet attentat n’entame sans doute pas la masse critique du régime, c'est-à-dire à la fois sa puissance de feu sur le terrain et le maintien de la cohésion du premier cercle au pouvoir. Plusieurs centaines de chars lourds, des hélicoptères de combat dernier cri, des centaines de milliers de soldats – dont des unités d’élite alaouites très aguerries – et bien entendu le partenaire russe pour soutenir tout cela en munitions d’une part, en vetos aux Nations unies d’autre part ! Voilà de quoi tenir encore un certain temps…

Et la population, Frédéric, à l’exception des Alaouites, est-elle unanimement opposée au régime d’Assad ?

Et bien justement, non. Et l’attentat d’hier est à cet égard révélateur. Car Daoud Rajha, le ministre de la Défense qui y a péri, était un chrétien. Certes, il avait moins de pouvoir militaire que le beau-frère d’Assad – népotisme oblige – mais son poste officiel n’en était pas moins prestigieux. Illustration symbolique d’une réalité gênante mais authentique : non seulement les Alaouites – soit environ 10% des Syriens – soutiennent mordicus leur héraut de président, mais encore les chrétiens, les Arméniens, les Druzes, les chiites et autres Kurdes ne participent que très mollement à la contestation, c’est le moins qu’on puisse dire. Non pas que ces communautés minoritaires vénèrent particulièrement le despote, mais elles craignent comme la peste l’avènement d’un régime qui ne serait pas moins autoritaire et, pire, dominé par la majorité sunnite du pays. Et à la tête de cette majorité, probablement des islamistes qui ne feraient pas nécessairement preuve d’une grande tolérance à leur égard. Mais cette solidarité entre confessions minoritaires – vieille réalité proche-orientale – ne constitue pas l’unique atout sociopolitique de Bashar el Assad dans sa lutte à mort avec son opposition – du reste fort divisée : il y a aussi le parti Baas. Un parti nationaliste panarabe laïc et socialisant, au pouvoir à Damas depuis quarante deux ans, mais créé dès 1943 par… un chrétien, Michel Aflak. On objectera que comme dans toutes les dictatures, le parti n’est qu’une courroie de transmission autant qu’un instrument de contrôle des masses. C’est vrai. Mais attention ; beaucoup de laïcs, d’étudiants, d’hommes d’affaires, de femmes, soutiennent aussi un parti dont l’offre politique dépasse largement les partis fantoches naguère dirigés par les Ben Ali, Moubarak et autres Abdalah Saleh. Surtout au moment où la vague islamiste déferle sur le monde arabe…

La Russie à l’extérieur, l’armée, les minorités ethno-confessionnelles et le Baas à l’intérieur ; décidément le tyran Bashar el Assad n’a pas encore dit son dernier mot, dût-il perdre encore un ou deux beaux-frères dans quelque attentat ici ou là…

L'équipe
Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.