C’est petit, c’est loin et c’est désolé ; voilà sans doute pourquoi on en parle si peu en France. Pourtant, l’affaire commence à sentir le roussi du Pacifique nord au sud-est asiatique. Le minuscule archipel des Dokdo si l’on est coréen, des Takeshima si l’on est japonais, est à nouveau au centre d’une polémique entre Séoul et Tokyo, chacune des deux capitales revendiquant la souveraineté sur ces quelques rochers inhabités, situés à équidistance de la Corée du sud et du Japon. Ce dernier souhaite porter l’affaire devant la Cour internationale de justice de La Haye, la Corée se contentant de maintenir sur place un gardien de phare et, cette fois-ci, de faire un geste spectaculaire ; le président sud coréen en personne, Lee Myung Bak, s’est rendu sur l’ilot principal en guise de réaffirmation de la souveraineté nationale. Du coup, Tokyo a rappelé son ambassadeur pour consultation. Comme toujours dans ce type de querelles territoriales entre voisins, chacun pousse l’argument d’antériorité. Les Coréens affirment ainsi que ce qu’ils appellent l’île solitaire » leur appartenait et cela dès le VIè siècle avant d’être indument annexé en 1905. Réplique des Japonais : le micro archipel qu’ils appellent « Bambou » était inhabité et tomba en leur légitime possession au XVIIè siècle, avant d’être injustement proclamé possession coréenne en 1954. Jusque-là, rien que de très classique, et les Européens que nous sommes seraient bien inspirés de n’en point ricaner de ces chicaneries, car nous eûmes les mêmes voilà quelques années seulement : d’abord entre la Grèce et la Turquie en 1996, autour d’Imia ou Kardak, puis entre l’Espagne et le Maroc en 2002 autour de Persil ou Leïla. A chaque fois, il s’en est fallu de peu pour que le sang ne coule.

Cela dit, Frédéric, le passif qui existe entre Corée et Japon est extrêmement profond, qui renvoie aux terribles années de guerre et de colonisation…

Oui Bruno, la querelle des ilots reprend sur fond de polémique liée à la visite de deux ministres nippons au sanctuaire très controversé de Yasukuni, à Tokyo, à l’occasion du 67e anniversaire de la capitulation du Japon. Ce sanctuaire shintoïste, censé honorer les soldats morts pour la patrie et vénéré par les nationalistes, n’honore pas seulement les 2,5 millions de soldats ordinaires tombés au front mais aussi 14 grands criminels de guerre condamnés par les Alliés à la fin de la Seconde guerre mondiale. Or à chaque visite d’un ministre ou d’un premier ministre nippon à Yasukuni, les Coréens et Chinois hurlent à l’irrespect via à vis de la mémoire de leurs propres martyrs. Et de rappeler que dès 1905 pour la Corée, dès les années 1930 pour la Chine, le Japon impérial et colonisateur s’était comporté de façon excessivement cruelle : une exploitation économique drastique, des massacres dont celui de Nankin, l’esclavage sexuel pour des centaines de milliers de femmes, ou encore des expérimentations médicales sur des prisonniers et même des civils… Le problème, pour un Japon démilitarisé depuis 1945, qui ne nie pas et qui a même présenté ses excuses à maintes reprises – tout en rappelant que c’est sa population qui a subi le feu nucléaire – c’est de se préserver a minima d’un retour de flamme nationaliste. Un gouvernement qui délaisserait Yasukuni et abandonnerait des parcelles de la mère patrie aux Coréens, Chinois ou Russes pour cause de passé impérial, ne déclencherait-il pas des forces obscures qui firent justement le malheur de l’empire du soleil levant ?... En géopolitique, les représentations mémorielles ne sont jamais bien loin des revendications territoriales, mêmes les plus modestes.

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