Ce matin, nous avons choisi d’évoquer la famine dans la Corne de l’Afrique. Cela rappelle d’autres famines, celles des années 80 et 90.

En effet, nous y revoilà. Pas seulement face à une sécheresse passagère, mais devant une véritable famine. Deux régions du sud somalien sont déjà frappées, avec plus de 350 000 personnes menacées de mort à très court terme par déshydratation et malnutrition. Au-delà de la Somalie, l’Ethiopie, le Kenya, l’Ouganda et Djibouti (Djibouti où la France entretient une forte présence militaire) sont également concernés par un phénomène qui touche au total plus de 10 millions de personnes.

Comme toujours, les plus fragiles sont les enfants. Or avec un taux de fécondité très élevé mais une espérance de vie faible, les populations est-africaines comptent une proportion d’enfants à peu près sans égale dans le monde. Selon l’UNICEF, un demi-million d’enfants sont menacés par cette nouvelle famine. A Dadaab, dans l’est du Kenya, le plus grand camp de réfugiés au monde est déjà surpeuplé, avec près de 400 000 personnes. 55% des résidents de ce gigantesque camp de fortune ont moins de 10 ans.

Vous insistez sur le mot « famine », un terme très fort ; qu’est ce qui définit précisément l’état de famine ?

Cela correspond à des critères précis. Selon l’ONU, il y a famine :

1/ lorsqu’au moins 20% des foyers sont exposés à une forte pénurie alimentaire ;

2/ quand le taux de malnutrition aiguë dépasse les 30% ;

3/ lorsque le taux de mortalité dépasse quotidiennement 1 personne sur 5.000.

Mais la famine, c’est autre chose que des chiffres. Inutile de maudire un ciel désespérément sec, d’invoquer la faute à « pas d’chance », ou de déplorer le manque de moyens techniques. S’il ne s’agissait que de sécheresse, une aide extérieure pourrait y pallier, au moins le temps de quelques récoltes. Voilà bien longtemps qu’on sait acheminer l’eau potable et les apports nutritifs adaptés, prodiguer des soins, bâtir vite et bien de salubres structures d’accueil. La tragédie est ailleurs. La famine, c’est presque toujours une question politique . Soit parce qu’on affame délibérément les gens – comme les Ibos au Biafra de 67 à 70, ou les Nuba au Soudan dans les années 90 – soit parce qu’on empêche les humanitaires de parvenir sur zone. En 1991 déjà, l’opération américaine Restore hope , mandatée par l’ONU, avait tenté d’ouvrir un corridor humanitaire entre deux seigneurs de guerre saccageant leur propre pays.

Vingt ans plus tard, les mêmes causes produisent les mêmes effets. C’est ce que montre l’excellente carte publiée dans le journal « Le Monde » daté d’aujourd’hui : conflit entre armée et rébellion dans l’Ogaden éthiopien ; piraterie maritime autour des ports d’approvisionnement ; rivalités frontalières entre Etats ; groupes islamistes somaliens bloquant toute aide humanitaire. Voilà, entre autres fléaux, ce qui fait basculer une région entière d’un stress alimentaire à un état de famine généralisé.

Pardon pour le côté un peu abrupt de la question ; y a t-il un aspect géopolitique ou stratégique à cette famine ?

Oui et la question se pose d’autant plus que la Corne de l’Afrique présente au moins deux vraies caractéristiques géopolitiques. D’abord, les Etats y sont faibles, pauvres, et presque tous secoués de violentes rivalités internes. Or l’afflux massif de réfugiés aggrave cet état de fait en plombant les fragiles équilibres locaux, ou en attisant les tensions claniques. Ensuite, il y a le détroit de Bab el Manded, ce goulet d’étranglement sud de la mer Rouge – en fait le pendant du canal de Suez au nord – par lequel transite environ 5% du brut mondial.

Nietzsche disait que « les Etats sont des monstres froids ». C’est assez vrai. Les puissances occidentales et asiatiques agiront surtout selon leurs intérêts commerciaux et stratégiques respectifs dans la région. Mais peu importe ; ce qui compte aujourd’hui, grâce ou en dépit des intérêts de ces puissances, c’est que des millions de gamins et leurs parents soient sauvés d’une mort atroce.

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