Ce matin, nous vous parlons de la chute du régime du colonel Kadhafi.

Il y a seulement six mois, l’image eut paru invraisemblable. Une foule de Libyens en liesse criant « USA ! » et brandissant des drapeaux français et américains, le portrait du guide Mouammar Kadhafi conspué et piétiné, des soldats en armes recherchant le tyran terré dans son bunker, et son fils Seif captif, lui que réclame déjà la Justice internationale. On s’était certes accoutumés à la rébellion de Benghazi et d’autres villes plus modestes de Cyrénaïque et de l’ouest libyen, mais là, avec la chute de Tripoli, capitale absolue du pouvoir, l’Histoire bascule tout à fait.

Quelle aura été la logique politique de cet homme qui régna surla Libyesi longtemps et quelle aura été la nature du régime qui s’effondre aujourd’hui ?

Pour comprendre la logique d’un Mouammar Kadhafi et la nature de son régime, il faut lire Une peine à vivre , de l’écrivain algérien Rachid Mimouni. Un jeune soldat dévoré d’ambition s’emparant du pouvoir très jeune, à 29 ans, et qui entretient le triple culte de la personnalité, du pouvoir absolu, et de la force brute. Un despote mégalomane cherchant à imiter Mao avec son « Livre vert » ; un statut ubuesque, celui de « guide de la révolution » ; un nouveau régime se substituant à la monarchie d’Idriss Senoussi, la Jamahiriya, sorte de mélange baroque de socialisme, de panarabisme et d’islamisme.

A l’extérieur, Kadhafi aura tenté de pallier l’extrême faiblesse démographique de son pays – moins de deux millions de Libyens seulement lorsqu’il s’empare du pouvoir en 1969 – par un activisme constant mais chaotique. Militant d’une union du Maghreb arabe, il empêche le projet d’aboutir car il exige d’en être le chef. Militant de « l’anti-impérialisme occidental », il achète de véritables arsenaux aux Occidentaux et leur vend son pétrole. Militant d’une Afrique subsaharienne libérée des influences extérieures, il tente d’imposer ses propres volontés par des pétrodollars, guérillas, coups d’Etat et autres attaques militaires, comme au Tchad dans les années 1980. Militant prosoviétique, il ne recueillera jamais la confiance de Moscou qui se méfie de son instabilité chronique.

Cela dit, si Kadhafi chute, c’est sous les coups d’une coalition réunie sur des motifs plus moraux et humanitaires que géopolitiques.

On est bien sûr tous tentés ce matin – démocrates que nous sommes – de parler géopolitique et de ricaner des célèbres bouffonneries de Kadhafi ; de ses diatribes hallucinées à la tribune de l’ONU à son pin’s géant de l’Afrique, de sa tente bédouine installée devant Matignon à ses accoutrements fantasques et autres amazones folkloriques.

Mais ce serait trop facile. Car Kadhafi, au cours de ses quarante-deux années d’un règne implacable, aura fait bien plus pleurer que rire.

Les Libyens d’abord, qui auront subi un régime de prédation et de terreur quotidienne assurées par des services de police omniprésents, un encouragement permanent à la délation, une justice inique, un enseignement et des médias aux ordres. Plusieurs dizaines de milliers de Libyens – sur un total de six millions à peine – auront été spoliés, embastillés, torturés ou simplement assassinés par les spadassins de Kadhafi. Au regard de cette triste réalité connue de tous, comment ne pas croire a posteriori aux « rivières de sang » qu’il avait promises à Benghazi insurgée, en mars dernier ?

Outre les Libyens eux-mêmes, d’autres populations auront souffert du despote. A commencer par ces milliers de civils palestiniens qui avaient cru pouvoir compter sur la protection de ce parangon de l’antisionisme, et qui furent chassés dans le désert par un Kadhafi, cynique, prétendant ainsi punir Yasser Arafat pour ses négociations avec Israël. Et puis ces cohortes de travailleurs noirs africains, traités comme de véritables esclaves par un Kadhafi autoproclamé « roi des rois d’Afrique ». Sans oublier bien entendu les centaines de victimes françaises, britanniques, américaines mais aussi arabes et asiatiques du terrorisme, ainsi que les infirmières bulgares très récemment.

Il sera toujours temps demain d’analyser en profondeur les tenants et aboutissants géopolitiques de la chute de Kadhafi. Pour l’heure, souvenons-nous que ce sont les Libyens eux-mêmes – avec le soutien de grandes démocraties – qui ont mis fin à l’une des pires dictatures de ces dernières décennies.

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