Aujourd’hui Frédéric, vous avez choisi de nous parler de la Turquie ; avec un gouvernement qui semble mal assuré depuis la récente vague de contestations...

Une semaine après la fin des manifestations de la place Taksim d’Istanbul, et alors que la contestation se poursuit sous d’autres formes, un premier bilan s’impose, lourd : six morts, près de 8.000 blessés, environ 3.200 interpellés et gardés à vue dont des dizaines d’enfants, et, comme c’est désormais la tendance sous le premier ministre Tayyip Recep Erdogan, des pressions accrues sur les journalistes dont plusieurs sont d’ailleurs déjà en prison pour délits d’opinion. Le moins qu’on puisse dire est que la dérive autoritaire du gouvernement islamo-conservateur (reconduit démocratiquement au pouvoir à chaque scrutin depuis 2002), s’accélère, avec semble-t-il cette fois un début de panique. Comme s’il craignait d’être tout à fait débordé, et pas seulement dans les quartiers modernes d’Istanbul.

Pourtant, Frédéric, l’économie turque présente des résultats plutôt honorables…

C’est vrai Pierre, en tout cas si l’on compare avec le début des années 2000 et la faillite complète de l’économie turque d’alors. Mais d’une part la redistribution des richesses se fait inégalement, dans les villes surtout, et par à-coups – comme au Brésil où l’on voit ce que provoque trop de laissés pour compte en période de forte croissance – et d’autre part la contestation en Turquie a pour moteur le politique et même le philosophique davantage que le social .

Car plus que la simple défense d’un parc boisé à Istanbul, c’est le refus d’une islamisation des mœurs et des institutions qui a mobilisé une grande partie de la jeunesse turque, ainsi que l’autoritarisme sans cesse plus affiché du pouvoir. Or celui-ci craint comme la peste l’avènement d’une forme de… printemps turc, plus ou moins à l’image de ce que vit une partie du monde arabe depuis plus de deux années maintenant. Mais cette peur concerne aussi la diplomatie turque ; c’est ce qu’on appellera le syndrome égyptien.

En quoi la contestation politique interne rejoindrait les préoccupations diplomatiques d’Ankara, et qu’est-ce que ce « syndrome égyptien » ?

Eh bien, c’est la chute récente du gouvernement de Mohamed Morsi au Caire, qui provoque l’affolement tant des gouvernants que des diplomates turcs, et cela pour deux raisons. D’abord, le parti au pouvoir, l’AKP de Erdogan, est très proche des Frères musulmans et se réjouit à chaque montée en puissance dans le monde arabe d’un conservatisme islamique prononcé. Pour lui, un pouvoir Frères en Egypte était une aubaine, tandis que le retour de l’armée – laïque, pro-occidentale et très conciliante avec Israël – constitue un cinglant revers.

Ensuite, ce qui effraie le pouvoir turc, c’est précisément le fait que l’armée égyptienne ait destitué brutalement le pouvoir civil élu. Car ressurgit le spectre cauchemardesque pour Erdogan – un civil élu, lui aussi – d’un retour en force du « pays profond », de cette Turquie laïciste et kémaliste qui, armée en tête, l’évincerait, lui, son gouvernement et sa majorité parlementaire. Après tout, c’est bien l’armée turque, toute puissante depuis Atatürk, qui faisait et défaisait les gouvernements jusqu’aux années 1990… Certes, le premier ministre l’a sévèrement épuré à coups de procès et de limogeages, mais Morsi lui aussi avait commencé l’opération, manifestement sans succès !

Si l’on ajoute à l’angoissante déconvenue égyptienne, un Bashar el Assad qui n’en finit pas de ne pas chuter, la montée de l’autonomisme kurde à la frontière avec cette Syrie voisine en guerre civile, et un isolement complet du Hamas palestinien, on comprend peut-être mieux l’actuelle fébrilité d’Ankara et l’on se dit que décidément, rien ne se passe au Moyen-Orient comme l’avait escompté une Turquie que d’aucuns prétendaient un peu hâtivement incontournable.

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