Le cauchemar recommencera-t-il ? Quinze ans de guerre civile, des dizaines de milliers de tués et autant de déplacés, surtout civils, des cités en ruines, une hémorragie démographique, et une perte de confiance chronique de chacun vis-à-vis de son voisin de quartier pour longtemps… Ca, c’est ce qui s’était passé au Liban entre 1975 et 1991. Auparavant, dès l’indépendance de 1943, puis après, dans les années 1990-2000, le pays du Cèdre avait connu et connaîtrait certes des crises et des tensions, mais c’est surtout le cruel épisode de la guerre civile qui hante encore nombre de Libanais et dont le spectre semble se rapprocher dangereusement. Car parmi les stratégies classiques du clan Assad, il y a celle du divide et impera – diviser pour mieux régner – jouée avec une constance sans égale au Liban depuis fort longtemps mais poussée aujourd’hui à fond avec la guerre civile qui le menace. Le but recherché ? Simple : plonger dans le chaos le petit voisin à la mosaïque confessionnelle plus complexe encore qu’elle ne l’est en Syrie, en attisant les rancoeurs inter communautaires et en noyant diplomatiquement et médiatiquement le poisson de la révolte intérieure. Un grand classique géopolitique ! Le problème, c’est que cela pourrait bien fonctionner.

Donc d’après vous, Frédéric, c’est cette politique qui expliquerait les violences qui ont éclaté au Liban ces dernières semaines et en particulier à Tripoli ces tout derniers jours ?

Oui, oui mais pas seulement. Car au sein même de la société multiconfessionnelle libanaise, on a vu en miroir la crise syrienne et certains groupes qui se représentent comme lésés entament une sorte de revanche par procuration. Les sunnites, par exemple, s’identifient de plus en plus à leurs coreligionnaires, très majoritaires en Syrie, qui se battent à quelques dizaines de km de là face aux Alaouites au pouvoir, très minoritaires. Or de part et d’autre de la frontière, la répartition confessionnelle plus ou moins comparable, surtout au nord, à Tripoli justement ! D’où des combats dans la deuxième ville du Liban qui fut naguère relativement épargnée par une guerre civile ayant opposé au centre et au sud chrétiens maronites, chiites, druzes et Palestiniens. Cette fois, elle pourrait devenir le calque fidèle et sanglant de la lutte qui fait rage en Syrie. D’autant plus que la perspective d’effondrement de son grand allié syrien rend le Hezbollah chiite nerveux, et par conséquent susceptible d’employer sa force armée illégale pour maintenir son emprise sur le pays.Mais plus structurellement, le problème réside dans le système de confessionnalisation institutionnelle du Liban établi par le fameux Pacte national. Les 18 communautés reconnues, plus ou moins autonomes et très regroupées sur le terrain, rendent quasi impossible l’exercice cohérent du pouvoir par un Etat central crédible. Pire : depuis au moins les années 1970, avec ce système communautariste poussé à l’extrême, plusieurs Etats furent tentés par l’instrumentalisation ; l’Arabie saoudite avec les sunnites, l’Iran avec les chiites, Israël avec les maronites, et la Syrie avec absolument tout le monde à tour de rôle ! Tôt ou tard, d’une façon ou d’une autre, la crise syrienne passera. Mais d’ici là, combien el pays du Cèdre aura-t-il à nouveau perdu de citoyens de mort violente au « champ d’horreur » ? Et qu’en sera-t-il lorsqu’éclateront d’autres crises à ses frontières poreuses ? Pourvu, pourvu Bruno que cette crise syrienne débouche enfin sur la construction d’un véritable Etat-nation libanais plutôt que sur une nouvelle guerre civile…

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