Aujourd’hui, Frédéric, vous avez choisi de nous parler d’un conflit oublié et pourtant très meurtrier ; celui qui sévit au quotidien en Irak…

Oui, il est des guerres dont on finit par ne plus parler tant elles nous semblent soit lointaines, éloignées de nous par trop de « kilomètres-émotion », soit inextricables et incompréhensibles avec leurs luttes tribales et fratricides multiséculaires, soit les deux à la fois. On ne sait plus quand ni pourquoi elles ont commencé et se poursuivent ; alors on leur plaque paresseusement l’estampille « guerres du pétrole » ou « guerres de religion », avant de passer à autre chose.

Pour ce seul mois de juillet qui s’achève bientôt, la guerre civile qui mine l’Irak a déjà fait plus de 600 morts, essentiellement des civils. Au quotidien, des bombes téléguidées ou portées par des terroristes « kamikazes » tuent et blessent des hommes en prière ou attablées aux terrasses, des femmes au marché, des enfants dans la rue.

Mais alors, qui tue qui ? On a un peu l’impression qu’en Irak, c’est la guerre de tous contre tous…

Cela ressemble en effet de plus en plus à cela, mais tentons d’y voir clair. Dans cette ex-Mésopotamie longtemps dominée par l’empire turc Ottoman et dont les frontières actuelles furent tracées par l’empire Britannique dans les années 1930, deux populations cohabitent sans vraiment se mélanger : les Arabes, environ 80% de la population, et les Kurdes, au nord, pour le reste. Ces derniers sont sunnites mais se vivent et se représentent avant tout comme kurdes et, de fait, sont déjà très autonomes. Les Arabes, eux, se partagent entre sunnites et chiites, ceux-là étant nettement majoritaires.

Depuis plusieurs années, c’est surtout entre Arabes chiites et Arabes sunnites que le clivage s’est creusé – comme d’ailleurs un peu partout au Moyen-Orient – et que sévit la guerre civile. Après la chute du despote sunnite Saddam Hussein en 2003, les chiites – majoritaires comme on l’a dit – ont pris le pouvoir par les urnes et se sont rapprochés de l’Iran voisin, la puissance chiite par excellence. Les sunnites minoritaires ne l’ont jamais toléré et, parmi eux, des jihadistes locaux ou étrangers sèment la terreur afin de rendre le pays ingouvernable par ces chiites détestés comme déviants à l’islam. Si les milices de tout bord ont démontré leur talent à massacrer, les islamistes radicaux sunnites – dont l’une des branches d’Al Qaïda – s’illustrent bien comme la plus cruelle. Aucun lieu ni espace ne leur est sacré, ils n’épargnent ni les mosquées ni la période du Ramadan (et encore moins les églises de l’ancestrale minorité chrétienne), bien au contraire.

Face au chaos, le gouvernement du premier ministre Al Maliki – lui-même très divisé entre tendances idéologiques mais aussi clientélistes dans un pays qui exporte quantité de pétrole – semble incapable de rétablir un minimum de sécurité.

On entend souvent dire qu’il faut chercher l’origine de cette guerre civile dans l’intervention américaine de 2003…

Incontestablement, l’intervention des Américains et de leurs alliés – que nous avions été fort nombreux à critiquer parce que mal pensée, mal préparée et fondée sur des mensonges – aura précipité la désintégration de l’Irak. Précipité, mais pas créé ! Car rien n’est plus faux que l’image rétrospective d’un Irak naguère uni et pacifié. Dominé depuis 1979 par l’un des plus sanguinaires dictateurs de la fin du XXè siècle, le susnommé Saddam Hussein, le pays avait déjà connu les répressions sanglantes de la minorité sunnite contre la majorité chiite, le massacre de villages kurdes au gaz de combat, comme à Halabja en 1988, et un fractionnement inter ethnique et interconfessionnel du pays fondé sur une forme d’apartheid, en l’espèce à l’encontre des Kurdes.

Sans parler de l’invasion déclenchée en 1980 par le susnommé Saddam contre l’Iran voisin, qui n’aboutirait à rien et qui coûterait au pays plus d’un demi-million de tués et une paupérisation dont il ne s’est jamais vraiment remis.

Quoi qu’il en soit, le degré de haine et de violence a atteint un tel seuil que la partition du pays paraît à moyen terme inévitable. Hélas, pas sûr que cette éventualité résolve le fond du problème confessionnel ; car on sait trop bien que même entre Etats souverains, on peut parfaitement se faire la guerre…

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