Ce matin, nous vous parlons géopolitique. Avec un personnage largement oublié de nos jours, le précurseur de la géopolitique française.

La géopolitique française a eu deux fondateurs. Le second en date, bien connu et très contemporain, c’est le professeur de géographie Yves Lacoste, fondateur de la revue Hérodote, fondateur avec Béatrice Giblin de l’Institut français de géopolitique, auteur de nombreux ouvrages de référence et – très accessoirement – maître en géopolitique de votre modeste serviteur.

Mais saviez-vous, que dès les années 1930, la géopolitique française voyait le jour ? En la personne de Jacques Ancel (Ancel avec un A !). Né en 1878 en Seine et Oise, il passe son agrégation de géographie la même année que le futur grand historien Marc Bloch, et se passionne très tôt pour la notion de frontière, mais aussi – entre autre – pour l’Europe balkanique dont il deviendra un spécialiste.

Premier fait saillant de sa vie : Georges Clémenceau le convie, parmi d’autres géographes, à la Conférence pour la paix de Versailles en 1919. Et pas pour le plaisir ! Il s’agit de défendre géographiquement les revendications françaises sur l’Alsace-Lorraine, notamment devant le président américain Wilson.

Second et principal fait saillant, Jacques Ancel créé en 1936 le tout premier cours de géopolitique en France, en l’occurrence à la Fondation Carnegie hébergée par l’Institut des hautes études internationales de Paris. La même année, il publie le premier ouvrage de géopolitique français, sobrement intitulé « Géopolitique ».

Pourtant, la géopolitique existait depuis déjà longtemps, dans la sphère anglo-saxonne mais aussi surtout en Allemagne.

Depuis les toutes premières années du XXè siècle, d’ailleurs. Les géographes allemands Friedrich Ratzel puis Karl Haushofer, ont déjà bâti une géopolitik mais, mais, celle-ci est de nature résolument déterministe, volontiers racialiste, et à vocation ultra nationaliste.

Et justement, Jacques Ancel, qui définit sa géographie politique comme « ouverte et dynamique », critique sans réserves la geopolitik outre-Rhin du général géographe Haushofer. Voici ce qu’il en écrit dans l’avant-propos à sa Géographie des frontières , publiée fin 1938, au moment des funestes accords de Munich :

L’Europe de Versailles chancelle. (…). La propagande pangermaniste – à peine revenue de sa débâcle – prétendit inlassablement démontrer la vanité de l’œuvre wilsonienne. Naguère les historiens de l’ère bismarckienne préparaient l’unité allemande sous la férule des Prussiens. Aujourd’hui les géographes, enrégimentés dans l’hitlérisme, s’efforcent de bâtir à l’avance un Mitteleuropa. Mais ils habillent leurs prétentions outrancières des oripeaux d’une pseudo-géographie (…), s’appliquent à la recherche de la « frontière juste et naturelle », prétendent la rencontrer chaque fois qu’elle sert les desseins du pangermanisme, aboutissent, à défaut de limites physiques contradictoires, par établir une « frontière de civilisation », qui englobe non plus l’Allemagne mais l’aire germanique, tous les lieux où l’on parle allemand. (…). J’ai seulement voulu montrer l’inanité de cette logomachie purement spéculative.

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Des termes très forts, et très justes au regard du cataclysme à venir. Certes, Jacques Ancel est slavophile et défend les frontières parfois hasardeuses nées du traité de Versailles. Mais en critiquant en l’occurrence l’impérialisme nazi, il ne se sera pas trompé.

Triste épilogue pour ce précurseur, puisqu’il va subir physiquement ce qu’il a critiqué et condamné intellectuellement.

Né juif, Jacques Ancel est démis de ses fonctions universitaires dès la promulgation des lois antisémites d’octobre 1940. Déporté en décembre 1941 au camp d’internement allemand de Compiègne Royallieu, il en sera libéré à moitié mort en mars 1942. Contraint de porter l’étoile jaune et de subir les privations dues à son statut, il s’éteindra prématurément 18 mois plus tard.

Après la chute du monstre nazi en 1945, la géopolitique est bannie en Union soviétique et méprisée en Europe et, dans une moindre mesure, dans le monde anglo-saxon. En effet, ce qui demeure dans les esprits, c’est hélas la démarche allemande dévoyée et non celle démarche descriptive, dynamique et universelle d’un Jacques Ancel.

Fort heureusement, cette géopolitique-là a retrouvé toutes ses lettres de noblesse.

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