Ce matin, on revient sur un moment historique : les années 50, le Proche Orient et un grand éclat de rire aux nombreuses conséquences.

En géopolitique, on est plus accoutumé aux éclats de voix voire aux éclats d’obus. Il y a 65 ans jour pour jour, le 26 juillet 1956, le président égyptien Gamal Abdel Nasser éclatait de rire , lors d’un discours donné à Alexandrie devant la foule réunie pour l’occasion. Cause de l’hilarité du raïs au pouvoir depuis le coup d’état de 52 contre le roi Farouk : la tête que feraient les Français et surtout les Britanniques à l’annonce de la nationalisation du canal de Suez. Car tel était bien l’objet de ce discours historique.

Pour bien comprendre l’impact de cette mesure exceptionnelle, il faut se souvenir que de grandes banques et autres compagnies françaises et britanniques exploitaient cette voie d’eau creusée par le Français Ferdinand de Lesseps en 1869 et on pense bien sûr à Indosuez. Mais dans cette affaire l’argent n’était pas tout. L’expropriation sonnait pour Londres, très récemment sortie d’une Egypte dominée de longue date, comme un insupportable camouflet politique. Quant au gouvernement français, il considérait Nasser comme le principal soutien aux insurgés du FLN algérien, une sorte de nouvel « Hitler » devant lequel il ne fallait pas céder comme à Munich dix-huit ans plutôt.

En revanche, non seulement en Egypte mais dans l’ensemble du monde arabe et au-delà, on accueillit avec joie la nationalisation du canal comme une revanche sur les deux principaux empires coloniaux, sans complexe et avec le goût du défi.

Un défi relevé d’ailleurs par Londres et Paris, puisqu’une opération militaire sera déclenchée contre Nasser ; c’est ce que les historiens appellent « l’expédition de Suez ».

Un accord secret fut signé à Sèvres en octobre 56 entre les Français, les Britanniques, et les Israéliens. Alors que venaient faire ces derniers dans cette histoire ? Et bien l’ennemi de mon ennemi étant mon ami, Paris comptait sur Jérusalem pour vaincre l’armée de Nasser et, par ricochet, faire cesser le soutien égyptien au FLN. Quant à l’Etat juif, il espérait – grâce au soutien des deux puissances européennes – briser le blocus égyptien du détroit de Tiran et affaiblir l’armée arabe alors la plus dangereuse à ses frontières.

On connaît la suite : Nasser fut écrasé dans le Sinaï face à Tsahal et sur le canal devant les paras français et britanniques. Mais, au niveau politique – le plus important à la fin – il remporta un triomphe.

Car Washington et Moscou, en dépit de la guerre froide, s’opposèrent vigoureusement à une expédition perçue comme néo-impériale. On alla très loin Pierre, puisqu’Eisenhower parla de faire chuter la Livre sterling, et Kossyguine menaça carrément du feu nucléaire Londres, Paris et Tel Aviv ! Du coup les trois « Mousquetaires » (du nom de l’opération) plieront très vite bagage ; pour Paris et Londres, qui se voyaient encore comme de très grandes puissances, ce sera l’humiliation et la fin des illusions.

Sur le moment, Nasser a donc triomphé mais, à plus long terme, quelles auront été les conséquences du coup d’éclat du Raïs égyptien ?

Disons que pendant une grosse décennie, les non alignés et l’ensemble de ce qu’on appelle à l’époque le Tiers-monde (expression de l’économiste français Alfred Sauvy), sont décomplexés par Nasser et prennent leur essor, en général aux côtés de l’Union soviétique d’ailleurs. Et pour tous ces pays d’Afrique subsaharienne accédant à l’indépendance autour de 1960, l’autocrate égyptien sera un modèle, un chef d’Etat très prestigieux.

Et puis viendra la déroute de 1967 face à Israël, et Nasser mourra subitement trois ans plus tard. Ses successeurs Sadate et Moubarak n’auront jamais son aura, et mèneront des politiques souvent très éloignées de la sienne.

Question pour le plaisir : si Nasser revenait aujourd’hui, éclaterait-il toujours de rire en voyant son pays à la fois allié fidèle de l’Occident dans un monde sans URSS, en paix avec Israël, et socialement, économiquement et politiquement délabré ? Hélas, on ne le saura jamais.

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