Ce matin, nous vous parlons de la justice tunisienne et du cas Ben Ali ; les procès se succèdent à Tunis.

Et de trois. Hier la justice tunisienne a en effet tenu un troisième procès à l’encontre de l’ancien président Ben Ali, en l’occurrence pour corruption et fraude immobilière. Procès par contumace évidemment puisque depuis le 14 janvier dernier l’accusé est exilé en Arabie saoudite. Et au regard de la très haute attention que le régime de Riyad porte aux Droits de l’homme, le peuple tunisien n’est pas près de voir son ancien dictateur extradé.

Pour le premier concerné, cela ne changera rien de toute façon car les tribunaux ont déjà prononcé lors des deux procès précédents plus de 50 années de prison ferme sur plusieurs chefs d’inculpation.

Mais pour le peuple tunisien, ces procès ont au moins deux vertus.

D’abord, ce sont des Tunisiens eux-mêmes qui jugent leur ancien dictateur, et non une justice extérieure, fût-elle internationale. C’est moins une question de susceptibilité que de bon sens ; après tout les seules victimes du régime déchu, c’étaient en définitive des Tunisiens.

Ensuite, voir et entendre juger cet homme si longtemps omnipotent rappelle que la fatalité du pouvoir absolu n’existe pas. En l’espèce, la justice tunisienne rend justice au courage et la détermination des protestataires aux mains nues. Ceux-là mêmes qui, en décembre 2010 et janvier 2011, ont démontré que la peur pouvait changer de camp.

Très concrètement, qu’est-ce que la justice tunisienne reproche à l’ancien président ?

Beaucoup de choses, Pierre, mais pas nécessairement celles auxquelles on s’attendrait. D’où une certaine gêne exprimée par beaucoup de citoyens tunisiens, sur internet, dans la presse, et bien sûr dans la rue.

Voyons : lors du premier procès, Ben Ali et son épouse ont été condamnés solidairement à 35 ans de prison et 45 millions d’Euros pour différents délits d’enrichissement abusif.

Puis, verdict du second procès tenu le 4 juillet : 15 ans et demi de prison et une forte amende pour détention d'armes, de stupéfiants et de pièces archéologiques. Cette fois, il s’est agi de juger de l’acquisition frauduleuse de terrains de valeur, de trafic d’influence et autres prises de bénéfice illicites. Verdict : 16 ans ferme.

On ne contestera pas bien sûr la gravité de ces infractions et délits, surtout de la part d’une personne dépositaire – et pour cause – du pouvoir. Et l’on sait à quel point les Tunisiens – comme tant d’autres peuples arabes – ont souffert de l’hyper corruption de leurs dirigeants. Mais tout de même, une question se pose : est-ce qu’il n’y a pas eu plus grave, vingt cinq ans de dictature durant, que cette prédation économique et cet enrichissement illégal ?

81 ans de prison pour s’être accaparé des statuettes, des bijoux, de la drogue et des terrains ; combien de siècles de prison pour avoir autorisé, commandité ou organisé l’entrave constante à la liberté d’expression, la torture dans les geôles, les emprisonnements arbitraires, la répression des émeutes de la faim, et finalement celle de l’hiver dernier ? Difficile de concevoir que du régime de Ben Ali, la justice actuelle ne retienne pas la face la plus sombre.

Cela dit, Frédéric, est-ce que l’unique question est celle de la gravité des faits ?

Non, pas du tout ; demeure aussi celle de la responsabilité en temps de dictature. Une question qui dépasse du reste largement le cas tunisien. Une fois le despote déchu, qui doit être jugé ? Quelles personnes, mais aussi quelles institutions ; tant il est vrai que chaque tyran s’appuie sur tout un système ? Et puis, qui peut juger ? La justice ? Fort bien, mais que faisaient les juges sous le régime qu’ils jugent aujourd’hui ? Problème redoutable auquel n’échappe aucun pouvoir succédant à une dictature, un apartheid, une occupation, ou un génocide.

En géopolitique comme ailleurs, l’absolu n’existe pas et la conciliation s’impose un jour ou l’autre, à un niveau ou à un autre. L’immense Nelson Mandela en est la preuve et la réussite vivante.

Du courage des Tunisiens est en train de naître un régime neuf, pourvu que par leur vigilance s’impose aussi une justice exemplaire.

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