Aujourd’hui, un anniversaire : celui de la nationalisation du canal de Suez et l’éclat de rire de Nasser. Cela semble loin, tout cela…

S’il est des dates dont on se souvient et qu’on enseigne à Sciences-Po, tant elles ont marqué l’histoire contemporaine, le 26 juillet 1956 en fait évidemment partie. Ce jour-là, le président égyptien Gamal Abdel Nasser nationalisait le canal de Suez au terme d’un discours fleuve ponctué d’un grand éclat de rire. Une décision spectaculaire qui prendrait effet trois jours plus tard, le 29, voilà précisément 57 ans. Le jeune colonel tombeur (parmi d’autres) du roi Farouk quatre ans auparavant, ouvrait symboliquement une période faste non seulement pour l’Egypte mais, au-delà, pour le monde arabe encore à peine émergent de la domination franco-britannique, et même pour les pays qui se désignaient en pleine guerre froide comme "Non alignés".

Cette nationalisation soudaine et unilatérale de la voie d’eau ouverte en 1888 par le Français Ferdinand de Lesseps, mais en fait dominée par les Britanniques, permettrait à l’Egypte d’obtenir une rente de passage substantielle ainsi qu’un rôle accru entre mer Rouge et mer Méditerranée. En même temps, elle enclencherait en octobre une intervention militaire israélo-franco-britannique qui, politiquement, s’avérerait désastreuse pour Paris et Londres, Moscou et Washington s’entendant en pleine guerre froide pour reléguer les deux alliés au rang de puissances secondaires.

France et Royaume-Uni hors-jeu, le canal sous souveraineté égyptienne, l’armée au pouvoir, des Frères musulmans qui contestent… jusque-là on pourrait se dire que rien n’a changé !

Oui, si l’on dresse la liste des réalités lourdes en sautant par-dessus deux années chaotiques de printemps arabe, c’est en effet l’impression qu’on peut avoir. D’autant qu’après Nasser, mort en 1970, ce sont deux autres officiers supérieurs qui prendront successivement le relais, les généraux Anouar el Sadate et Hosni Moubarak.

En réalité, tout ou presque a changé et, hélas pour l’Egypte, de plus en plus en sa défaveur ces dernières décennies. Fini le nationalisme arabe flamboyant, un développement intérieur pas trop chaotique, le prestige international, l’augmentation générale des revenus grâce au canal et au pétrole ou encore la stricte occupation de la bande de Gaza au détriment des Palestiniens. Aujourd’hui l’armée doit revenir en force pour chasser les islamistes (pourtant élus) et le pays est au bord de la guerre civile comme on l’a vu ces derniers jours, la rente du canal s’amenuise – car les affréteurs craignent pour leurs navires – et celle du tourisme s’est littéralement effondrée, enfin s’épuisent les modestes réserves de pétrole du Sinaï. A l’extérieur, la Libye et la bande de Gaza voisines sont instables et pourvoyeuses de terrorisme, et il n’aura échappé à personne que les Non-alignés – tout comme l’URSS – n’existent plus. L’unique vraie bonne différence avec juillet 1956, c’est la paix avec Israël, une paix solide qui depuis 1979 permet à l’Egypte de récolter des aides substantielles auprès de l’allié américain.

Parmi tous les facteurs d’inquiétude internes et externes, lequel vous semble le plus problématique ?

C’est sans nul doute le facteur sociodémographique. L’Egypte, c’est aujourd’hui environ 83 d’habitants vivant sur moins de 10% du territoire national, en fait autour du Nil et dans son Delta, une extrême concentration qu’aggravent de lourdes carences infrastructurelles, une pollution envahissante et, surtout, une transition démographique non encore effectuée, avec un taux de fécondité dépassant les 5 enfants par femme, contre 2 à 3 en moyenne dans les autres pays arabes. Or, avec une économie incapable d’offrir un emploi aux millions de jeunes entrant chaque année sur le marché du travail, la stabilité sociale et politique risque de se faire attendre...

Décidément, le prochain chef d’Etat égyptien éclatant publiquement de rire à l’annonce de bonnes nouvelles n’est peut-être pas encore né…

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