Par Piotr Smolar, journaliste au quotidien Le Monde

perquisition chez patrick buisson
perquisition chez patrick buisson © reuters

Sa parole est rare, mais elle porte à droite toute : Patrick Buisson a donné ce week-end une interview au journal Le Monde. Que fallait-il en retenir ?

Il faut d’abord souligner une évidence : Patrick Buisson est très stimulant. La majorité des responsables politiques égrènent des éléments de langage. Le politologue, lui, n’est pas là pour servir de l’eau tiède. Il est en croisade. Les croisés, il faut les prendre au sérieux, surtout lorsqu’ils possèdent une belle machine intellectuelle. Ses adversaires ont tort de dresser un portrait machiavélique de ce conseiller de l’ombre; mieux vaut cerner quel logiciel politique il promeut à droite. D’autant que ce logiciel dresse aussi les Français les uns contre les autres, les travailleurs vertueux contre les fainéants privilégiés, les chrétiens contre les pécheurs.

- Sur le mouvement anti mariage gay. Quelle est l’analyse politique de Patrick Buisson ?

Il se fait, non pas le défenseur, mais le penseur de ce Tea party à la française, ce « populisme chrétien », selon sa formule, dont il exagère l’ampleur. Quelle est sa base ?

Patrick Buisson cite les valeurs, la supériorité de la loi morale, c’est-à-dire divine, sur celle de la République. Mais il va plus loin. Poursuivons le parallèle avec les Etats-Unis : une des racines du mouvement Tea Party, chez les Républicains, c’était l’anti-étatisme et l’anti-fiscalisme. Patrick Buisson, lui, pointe la faillite de l’Etat-providence. Cet Etat ne serait plus, dit le conseiller, « garant de l’intérêt général », à cause de « l’emprise de groupes de pression ».

- Au final, la grille de lecture de Patrick Buisson vous parait-elle cohérente ?

Patrick Buisson est un cyclope. Il est puissant, mais ne voit que d’un œil. Lorsqu’il dit que la présidentielle de 2012 fut, pour Nicolas Sarkozy, une défaite fondatrice et pas un échec, il est davantage dans le fantasme que dans l’analyse. Ca fait penser à Ségolène Royal en 2007, défaite, qui se faisait acclamer à Solferino ! Même chose lorsque Patrick Buisson associe le sarkozysme aux « valeurs ». On peut en sourire. Le rejet qu’a suscité l’ancien président chez une majorité de Français venait plutôt de son opportunisme à ciel ouvert, d’une confusion entre intérêts privés et publics.

Mais c’est la partie économique qui suscite la plus grande réserve. Patrick Buisson évoque une opposition totalement caricaturale entre un capitalisme d’antan, « en osmose avec l’éthique chrétienne » dit-il, et le capitalisme financier actuel, celui de la « jouissance immédiate ». Il y aurait de quoi dire sur ce passé idéalisé. On pense à l’Avare de Molière, à l’usurier Gobseck chez Balzac, sans parler de la condition ouvrière à l’époque de la révolution industrielle. Mais le plus frappant, c’est l’absence de pistes pour que la politique reprenne la main face à cette financiarisation. Or il y a une voie possible, un mot que Patrick Buisson ne prononce jamais au cours de toute l’interview, comme si la France était une île condamnée à sa propre perte ou à la croisade identitaire : ce mot, c’est Europe.

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