Par Romain Gubert, journaliste à l'hebdomadaire Le Point

Zizanie à Bercy : les querelles entre Arnaud Montebourg et Pierre Moscovici ne sont pas le nœud du problème.

pour laurent fabius, bercy a besoin d'un patron
pour laurent fabius, bercy a besoin d'un patron © reuters

Effectivement. Que des ministres se chamaillent pour tirer la couverture à eux, c’est normal et c’est vieux comme la Vème République. Il y a aujourd’hui sept ministres à Bercy. Il n’y a pas de chef au sein de la forteresse Bercy et c’est un autre problème. Ségolène Royal et Laurent Fabius l’ont dit hier publiquement. C’est bien d’une erreur de casting qu’il s’agit. Non pas que Moscovici et Montebourg ne soient pas au niveau –c’est arrivé dans le passé que des ministres, à Bercy, soient dépassés par les évènements… Mais Chut…

Dans le cas présent, c'est autre chose. L’erreur de casting concerne le rôle que doit jouer un ministre de l’Economie dans un gouvernement de gauche. Et celui-ci n'a pas été bien conçu dans le scénario de départ du quinquennat.

- Que voulez-vous dire ?

Un ministre de l’Economie d’un gouvernement de gauche doit être o-bli-ga-toi-re-ment un dissident ou un opposant à la politique menée par le chef de l’Etat ou de gouvernement. Je m’explique. Il doit jouer le rôle du Père Fouettard. Il doit jouer le rôle de celui qui fait le sale boulot pendant que ses collègues jouent aux ministres dépensiers.

Un peu d’histoire. Jacques Delors et François Mitterrand. Il n’y avait pas plus opposé idéologiquement en 1981 que ces deux hommes. Mitterrand a honoré ses promesses de campagne : la retraite à 60 ans, les nationalisations. Et Jacques Delors, centriste-libéral a tout fait pour lutter contre. Ou tout au moins pour ramener son patron à la raison budgétaire.

DSK et Jospin puis Fabius et Jospin, c’était la même chose. Jospin, c’est celui qui a refusé de faire prendre le tournant social-libéral au PS pendant que Tony Blair en Grande-Bretagne et Gerhard Schröder et en Allemagne faisaient ce grand virage. Tandis que DSK, lui, était sur la même ligne que Blair et Schröder. Quant à Fabius, c’est lui qui a entamé les baisses d’impôt pour les plus riches. Avec cet argument : la gauche ne pouvait l’emporter en 2002 qu'à une condition : si elle séduisait les « CSP+ ». C’est ce qui a permis à Lionel Jospin de porter le « ni-ni », ni nationalisation, ni privatisation. Et d’apparaître comme un « vrai » homme de gauche pendant qu’à Bercy, une "autre" politique était menée.

Reste le plus bel exemple dans l’histoire de la gauche de gouvernement : Pierre Bérégovoy. Au ministère de l’Economie, c'est celui qui a fait les plus grandes réformes libérales, modernisé les marchés financiers et vendu la dette de la France sur les marchés. Avec François Mitterrand à la tête de l’Etat. Reprenez la presse de l’époque. Les marchés et les patrons célébraient Bérégovoy tout en attaquant sans relâche Mitterrand.

- Et François Hollande, lui ?

Avec Pierre Moscovici, il a choisi quelqu’un de loyal qui ne varie pas d’un iota du programme présidentiel –et pour cause, il en était le porte-parole pendant la campagne. Le président ne peut donc pas faire faire à Moscovici le sale boulot pendant que lui serait le « véritable » homme de gauche. Les deux hommes étaient même profs de finances publiques ensemble à Sciences Po il y a quelques années. Avec ce résultat : Hollande a mis à la tête de Bercy une sorte de clone qui ne peut pas endosser le rôle d’opposant virtuel ou qui aurait sciemment oublié les électeurs pour être le chouchou des patrons.

La zizanie à Bercy c’est d’abord et surtout tout cela…

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