Par Piotr Smolar, journaliste au quotidienLe Monde

Vousêtes encore sous le choc du prix Nobel de la paix, attribué à l’Union européenne.

Oui, pensez-vous, j’ai fêté ça tout le week-end.

Plus sérieusement, le Comité du Nobel a voulu faire un geste d’encouragement. Il a lancé une couronne de fleurs à un noyé en haute mer. D’une certaine façon, cette récompense tombe bien, à contre-courant des torrents de ressentiment que suscite l’Union européenne aujourd’hui. On associe l’UE à l’impuissance politique, à l’égoïsme, à l’austérité, à la bureaucratie. Mais on oublie ses conquêtes. Elles sont réelles, même si le cœur de l’identité politique européenne, l’Etat providence, est aujourd’hui menacé comme jamais. - Donc, vous qui nous parlez si souvent d’Europe, vous êtes contents de ce prix Nobel. Justement, pas du tout. On peut être pro européen, défendre les avancées de ce projet exceptionnel, et en même temps trouver ce prix Nobel déplacé, voire absurde. Le problème n’est pas que le Comité accorde ce prix à une institution, même si elle fait parfois des choix bizarres en la matière. Souvenez-vous de l’AIEA, l’Agence internationale de l’énergie atomique, lauréate en 2005. Le problème n’est pas non plus que le Comité fasse un choix purement symbolique, au lieu de récompenser un défenseur des droits de l’Homme classique, tellement ennuyeux. Comme tout jury, celui du Nobel cherche l’impact médiatique maximal.

Et tant pis, hélas, pour un homme admirable comme le biélorusse Ales Bialiatski. Ce qui cloche, dans ce prix, c’est le timing et les motivations. On le sait, le plus prodigieux acquis de la construction européenne, c’est la paix sur le continent et l’esprit de réconciliation, entre des peuples en guerre pendant des siècles. Mais cet argument a aussi ses limites. La paix entre la France et l’Allemagne ? Oui.

Mais les Balkans ? Notre mémoire est-elle si friable ? C’est à Srebrenica, en Bosnie, au cœur de l’Europe, que fut commis un génocide en 1995. 8000 hommes et adolescents furent triés et exécutés par les Serbes de Ratko Mladic, sous les yeux des casques bleus. Notre impuissance mérite-t-elle l’absolution ? Et puis, si c’est la réunification du continent que le Comité voulait célébrer, il fallait attribuer ce prix Nobel à l’Union européenne en 2004 ! Cette année-là fut réellement historique : dix pays de l’Europe centrale et orientale entrèrent ensemble dans l’UE. Une page se tournait, quinze ans après la chute du mur de Berlin. Malgré les craintes de l’époque, cet élargissement-là fut un succès total. Ce n’est pas la faute des nouveaux entrants si les dirigeants de la vieille Europe ont ensuite refusé toute intégration politique. D’où l’impasse actuelle dans l’UE, révélée par la crise financière. D’où aussi le sentiment de décalage, avec ce prix dans une ambiance d’enterrement.

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.