Par Piotr Smolar, journaliste au quotidienLe Monde

On ne peut pas parler d’un renoncement, puisqu’un projet de loi sera bientôt présenté, mais ce serait un report affligeant. Vous vous souvenez du bon mot de Martine Aubry pendant les primaires socialistes : « Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup ! ».

le non-cumul des mandats devrait être mis en oeuvre en 2017
le non-cumul des mandats devrait être mis en oeuvre en 2017 © reuters

Le loup, c’est trois choses : le lobbying des élus, le manque de volonté du gouvernement et le contexte économique désastreux. On est en pleine récession, les comptes publics sont dans le rouge, l’Elysée va devoir administrer une cure d’austérité sans précédent. Ce n’est donc pas le moment de chauffer à blanc les parlementaires en attaquant leur confort personnel.

Rappelons que le candidat François Hollande avait promis l’interdiction du cumul des mandats, mais sans fixer d’échéance. C’est Jean-Marc Ayrault, dans son discours de politique générale, qui avait parlé de 2014. Puis la commission Jospin a recommandé de s’aligner sur les prochaines échéances électorales, en 2014 pour les municipales, en 2015 pour les mandats départementaux et régionaux. Ca semblait raisonnable. Mais pas pour les premiers concernés. Manuel Valls, le ministre de l’Intérieur, a présenté leur menace vendredi : une application immédiate de la fin du cumul provoquerait une « mini dissolution », car plusieurs dizaines de députés pourraient choisir de garder leur mandat local. - Une menace qui pèse lourd, politiquement. Il y avait une façon simple d’éviter ce casse-tête : appliquer la réforme dès les législatives de 2012 ! La lâcheté de la gauche sur le plan des principes serait terrible, si tout était reporté à 2017. Or le cumul des mandats et des métiers (je pense à tous ces politiques devenus avocats, s’exposant aux conflits d’intérêt) est une maladie française qu’il faut guérir au plus vite. Près de 80% des parlementaires sont des cumulards, exerçant aussi un mandat exécutif local : maire ou maire adjoint, président ou vice président de conseil régional ou général.

A gauche et à droite, beaucoup doivent se ravir de ce report. Ils habitent vraiment sur une autre planète. Autour d’eux, la société prend l’eau, la précarité monte, des chômeurs en fin de droit s’immolent devant Pôle emploi, les finances publiques sont à la diète. Mais eux, les cumulards, ils vivent leur vie, de train en train, de ville en ville, trois jours à Paris trois jours dans leur circonscription. Et le pire, c’est que certains se croient sincèrement plus efficaces ainsi. Vous pensez bien, être maire de Dijon, ce n’est pas un travail à plein temps, n’est-ce pas François Rebsamen ? Etre maire de Marseille, cité prospère et paisible, ça laisse du temps libre pour être sénateur, n’est-ce pas Jean-Claude Gaudin ?

On connaît la petite musique : «ancrage territorial», «ancrage territorial». En réalité, en privilégiant la gestion de son patrimoine politique, la gauche confirmerait le sentiment de beaucoup de Français : le changement, c’est pas pour maintenant, et pas pour tout le monde.

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