Par Thomas Wieder journaliste politique au quotidien Le Monde

Réflexion sur l'obsession du moment qui consiste à penser le présent avec les lunettes du passé…

C’est un phénomène extrêmement frappant : pas un jour ne passe, désormais, sans que s’invite dans le débat public une référence à telle ou tel période de l’histoire. Dernier exemple en date, hier, dimanche, quand le ministre de l’intérieur, Manuel Valls, a accusé les opposants au mariage pour tous de « faire référence à l’idéologie de Vichy ». Mais avant cela il y avait eu Jean-Luc Mélenchon, qui samedi expliquait sur France 2 que son choix d’appeler à manifester le 5 mai pour une VIe République est une façon de célébrer l’anniversaire de l’ouverture des états généraux le 5 mai 1789… Henri Guaino, que l’on a entendu mardi dernier, ici même, sur France Inter dresser un parallèle entre l’affaire Dreyfus et les démêlés judiciaires de Nicolas Sarkozy… Alors ça, c’est pour les hommes politiques, mais la presse s’y met également, on l’a vu avec les « unes » de deux hebdomadaires parue le même jour, jeudi dernier : celle du Nouvel Observateur , « Les années 30 sont-elles de retour ? », et celle du Point , « Sommes-nous en 1789 ? ».

Comment expliquez-vous ce phénomène ?

On pourrait en faire, à mon sens, une double lecture. L’une, plutôt positive, qui consiste à dire que la France reste un pays pétri d’histoire et que, en dépit des discours inquiets sur notre civilisation de l’instantané et du zapping permanent, eh bien la mémoire résiste, et, d’une certaine façon, la culture aussi.

Ca c’est pour le volet positif. Mais quand on en arrive à convoquer l’histoire pour délégitimer ses adversaires politiques, pour dramatiser le présent ou pour mobiliser l’opinion en l’invitant à rejouer telle ou telle scène de notre passé national, alors il faut peut-être y voir un autre symptôme, négatif celui-là : celui d’une société tellement incapable de se projeter dans l’avenir qu’elle en est réduite à puiser dans une histoire parfois très lointaine pour penser son état présent.

Et ça, c’est inquiétant ?

Oui, c’est inquiétant, d’abord pour une raison intellectuelle : se référer à l’histoire, c’est évidemment nécessaire, mais l’invoquer à tout bout de champ, de façon quasi pavlovienne, c’est souvent une paresse de l’esprit, une façon de penser à peu de frais en abusant des analogies sans prendre le risque de penser le nouveau, l’inédit, bref ce qui fait précisément l’histoire des sociétés humaines.

Et puis, et c’est peut être là le plus préoccupant, souvenons-nous de ce que disait Nietzche, le philosophe allemand, sur ce qu’il appelait « l’oubli positif » et qu’il opposait à « l’hypertrophie de la mémoire »« Nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté __ ne pourraient exister sans faculté d’oubli » , écrivait-il.

Alors s’il ne s’agit évidemment pas de tomber dans l’excès inverse consistant à célébrer l’amnésie, retenons néanmoins l’avertissement de Nietzche sur la nécessité de parfois savoir mettre à distance le passé pour ne pas être condamné à le ressasser, à le ruminer et donc à le revivre.

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