Par Piotr Smolar, journaliste au quotidien Le Monde

face aux manifestations, rio et sao paulo abrogent la hausse des prix des transports
face aux manifestations, rio et sao paulo abrogent la hausse des prix des transports © reuters

Il y a un lien entre l’élection de Villeneuve-sur-Lot et les millions de personnes dans les rues au Brésil. Ce lien, c’est la trahison des élites. Villeneuve-sur-Lot et le Brésil sont les deux faces de la mondialisation. Dans cet ascenseur, il y a ceux qui descendent et ceux qui montent.

D’abord, il y a les habitants du monde ancien, les Français, qui ont l’impression d’avoir de l’eau jusqu’à la taille. Beaucoup estiment que leurs repères disparaissent, que la grandeur de la France est réservée aux manuels d’Histoire. A leurs yeux, les dirigeants politiques sont impuissants ou soumis : à Bruxelles, à la grande finance ? ou à je ne sais quelle autre force obscure. Villeneuve-sur-Lot n’est donc pas un cas hors norme, en raison du scandale Cahuzac. C’est vrai que son amoralité est stupéfiante et qu’il refuse de rendre des comptes, comme on l’a vu hier devant une commission parlementaire bien molle. Mais à Villeneuve, ce scandale n’a été qu’un accélérateur de particules. Le rejet des partis traditionnels gronde partout, dans les villes comme dans les campagnes. On ne vote plus pour le FN par transgression, mais par volonté d’adresser un bras d’honneur. - Mais quel rapport avec les manifestants au Brésil ? C’est l’ascenseur qui monte dans la mondialisation, celui des puissances émergentes, pleines de sève et de ressources naturelles, en chantier permanent.

Mais ces peuples, qu’ils soient turc ou brésilien, réclament leur part du développement. Ils veulent ce que nos aînés ont eu après la Seconde guerre mondiale, et qui se détraque en Europe : un Etat protecteur, des services publics décents.

Les jeunes Brésiliens ne sont pas encartés, ils n’ont pas de programme, mais leurs aspirations sont légitimes. Comment ne pas être horrifié par les budgets obscènes de la Coupe du Monde de football 2014 et des JO qui suivront? Ou alors par les 40 milliards d’euros que couteront les JO de Sotchi, en Russie, l’hiver prochain ?

- Cette trahison des élites, que vous voyez partout, est-elle surmontable ?

Espérons-le. Mais là aussi, il faut distinguer les contextes. Prenons les puissances en plein boom. Lorsque le système politique est de nature autoritaire, comme en Chine ou en Russie, les élites cherchent avant tout à préserver leurs privilèges et à protéger ce système.

Lorsque les puissances émergentes sont démocratiques comme le Brésil ou y prétendent, comme la Turquie, le jeu s’ouvre. Un éveil civique peut se produire, au travers de mobilisations. Et puis, il y a notre monde ancien. En France, on se rassure en se comparant aux pires naufragés de la crise, l’Espagne et la Grèce. Mais ceux qui croient que tout redeviendra comme avant, avec la croissance, se trompent lourdement. Le monde ancien ne sortira des eaux que transformé. La transition énergétique, l’intégration économique européenne, la refonte de l’Etat autour de ses missions essentielles : on a des défis immenses devant nous. Mieux vaut ne pas trainer, si on ne veut pas que Villeneuve s’étende.

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