Philippe Faure vous a reçu à l’Institut de Biologie Paris-Seine. Il est coresponsable, avec Alexandre Mourot, de l’équipe « Neurophysiologie et Comportements ».

Est-il vraiment plus difficile pour certains que pour d'autres d'arrêter de fumer ?
Est-il vraiment plus difficile pour certains que pour d'autres d'arrêter de fumer ? © AFP / dra_schwartz

Depuis des années Philippe Faure s’intéresse aux mécanismes qui vont déclencher une addiction au tabac. Il a d’ailleurs reçu plusieurs financements de la Fondation pour la Recherche Médicale. Une grande question guide ses recherches : « Pourquoi persistons-nous à consommer un produit malgré des conséquences négatives ? »

Est-ce qu’on sait aujourd’hui définir une addiction d’un point de vue médical ?

Pour considérer une addiction comme une maladie psychiatrique on a défini cinq critères :

  • La tolérance c’est-à-dire le besoin de consommer de plus en plus de substances pour avoir les mêmes effets ;
  • le phénomène de manque ;
  • l’envie brutale de consommer à nouveau, même plusieurs années après avoir arrêté  (le "Craving")
  • la poursuite de la consommation de la substance malgré des conséquences négatives sur sa vie quotidienne, sur sa santé, sa vie de famille 
  • la perte de contrôle : par exemple en début de soirée, on se dit qu’on va boire 2 verres et on finit ivre

Le problème est d’une grande complexité car les gens savent que l’addiction va les tuer précocement, les fumeurs par exemple savent qu’ils vont perdent 10 ans de leur vie, et pourtant ils continuent à fumer.

Souvent les gens veulent arrêter mais n’y arrivent pas. Vouloir et savoir ne sont donc pas suffisants pour arrêter de consommer le produit. 

On sait que 30 % des personnes qui vont commencer à fumer vont devenir dépendantes et ce n’est pas par manque de volonté. 

Finalement sommes-nous égaux face aux addictions ?

Non pas du tout, tout d’abord parce que dans l’état connaissance, la dépendance au tabac est influencée plusieurs facteurs : une structure psychologique, la pression sociale, et une prédisposition génétique.

Philippe Faure et son équipe ont montré que des souris qui possédaient une certaine mutation génétique consommaient davantage de nicotine pour obtenir le même niveau de satisfaction, et rechutaient plus facilement en cas de sevrage.

Or chez l’homme, cette mutation est fréquente : elle est présente dans 35 % de la population générale européenne et très élevée chez les grands fumeurs. Par ailleurs, toujours chez l’homme, cette mutation a été associée à un risque accru de développer un cancer du poumon et de commencer à fumer plus jeune. Donc, double peine, on a tendance à fumer plus jeune, de plus grande quantité et on a plus de chances de contracter un cancer.

On a donc ici un premier élément qui indique que nous ne sommes pas du tout égaux face au tabagisme.

Philippe Faure et son équipe ont également montré que des facteurs plus psychologiques, en lien avec le caractère et le stress, étaient associés à une vulnérabilité individuelle aux addictions.

On sait en effet aujourd’hui que les personnes les plus impulsives ou qui prennent le plus de risque ont plus de chance de rentrer en addiction.

Il y a aussi un lien entre stress et addiction, pour le prouver, les chercheurs ont placé des souris face à un mâle dominant agressif, donc en condition de stress, et ils se sont aperçus qu’il fallait plus de nicotine aux souris stressées pour avoir une sensation de plaisir.

A contrario, ils ont aussi montré que la nicotine les rendait plus sensible au stress.

Donc, les gens se disent que fumer les détend, en fait ce qui les détends c’est de pallier le manque nicotine.

Mais en fait, fumer augmente aussi leur sensibilité au stress, d’où le besoin de fumer… C’est un cercle vicieux.

Troisième point qui montre que nous ne sommes pas égaux face aux addictions : l’environnement social, la pression sociale, jouerait aussi un rôle important dans la susceptibilité à entrer en addiction.

Il faut savoir que dans les groupes sociaux de souris, il se forme assez rapidement deux groupes : les sédentaires qui restent près de la nourriture et les exploratrices qui vont découvrir leur environnement.

Pour prouver l’influence des interactions sociales sur l’addiction, les chercheurs ont fait l’expérience suivante : ils ont laissé un groupe de de souris accéder à un labyrinthe dans lequel ils ont mis de l’eau normale à un endroit et de l’eau sucrée à un autre.

Les chercheurs alternaient régulièrement la position de l’eau normale et de l’eau sucrée. 

Face à ce changement, très vite, on a pu distinguer deux catégories de souris : les sédentaires suivaient un seul trajet et ne modifiaient jamais leurs déplacements et les autres qui exploraient leur environnement pour pouvoir choisir entre eau normale et eau sucrée.

Les chercheurs se sont aperçus que le niveau d’activité cérébrale impliquée dans la prise de décision, dans les circuits de la récompense donc de l’addiction, variait selon le profil des souris.

Plus étonnant, les chercheurs recommencé l’expérience avec uniquement les souris exploratrices et se sont aperçus que les rôles étaient redistribués : certaines exploratrices devenaient sédentaires et leur activité cérébrale se modifiait aussi en conséquence.

Ces résultats suggèrent que les mécanismes de prise de décision sont loin d’être figés, et que le niveau d’activité cérébrale de chaque individu s’adapte en fonction de la structure sociale dans laquelle il évolue.

Actuellement, les scientifiques cherchent à comprendre comment ces interactions sociales peuvent impacter notre vulnérabilité aux addictions.

Nous ne sommes donc pas tous égaux face aux addictions. Les gens ne fument pas tous pour les mêmes raisons.

Quand on veut vraiment arrêter, il est important de consulter un spécialiste pour comprendre les raisons de l’addiction et avoir la meilleure prise en charge possible.

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