S'il n'est évidemment pas le premier à le faire, le succès surprise du studio français Motion Twin a beaucoup à nous apprendre sur la bonne manière d'impliquer les joueurs eux-mêmes dans le développement d'un jeu. Depuis ses débuts en 2017, "Dead Cells" a évolué comme un objet mouvant et participatif.

"Dead Cells" a une ambiance bien particulière, sombre mais teintée de second degré
"Dead Cells" a une ambiance bien particulière, sombre mais teintée de second degré © Motion Twin

Est-ce qu'une œuvre peut ne jamais être terminée ? Je pourrais vous laisser 4 heures pour disserter sur ce sujet, mais comme je n'ai que 4 minutes, on va simplifier les choses. Je le dis souvent ici, le jeu vidéo a une place à part parmi les divertissements ou les arts, selon la catégorie où l'on veut le ranger.

Prenez la peinture, par exemple : une fois encadrée et exposée, la Joconde ne bouge plus, même De Vinci ne serait pas allé y rajouter une petite touche de couleur, et on fait tout pour la préserver dans son état originel. Un roman de Zola, même s'il contient un paragraphe un peu ennuyeux, une fois publié, personne ne va pas se risquer à le réécrire. Et à de très rares exceptions, aucun réalisateur de cinéma n'a jamais refait un de ses films, juste parce que les spectateurs n'aimaient pas trop une scène.

Pour le jeu vidéo, c'est un peu différent. Le média a grandi en même temps qu'un autre : Internet, qui a rapproché comme jamais les créateurs de leur public. Pour la première fois, les premiers avaient un retour direct sur ce qui plaisait ou non aux seconds. Jusqu'à en arriver à quelque chose de culturellement révolutionnaire : une forme de création partagée où, de plus en plus, l'œuvre appartient à la fois à son créateur et à ceux qui la reçoivent. C'est ce qui nous amène au jeu dont je voulais vous parler : "Dead Cells".

Tuez, mourez, apprenez, recommencez

Dans "Dead Cells", vous incarnez un détenu sur une île-prison envahie de créatures hostiles. Vous allez donc devoir chercher à vous échapper, mais vous allez rapidement faire face à deux problèmes majeurs : premièrement, l'île est victime d'un sortilège qui fait qu'elle bouge sans arrêt, et que vous ne traverserez jamais deux fois le même endroit. Et deuxièmement, vous êtes... déjà mort, et à chaque échec, vous reviendrez en possédant l'un des nombreux cadavres de la prison.

Vous voilà donc condamné à parcourir des niveaux de plus en plus retors, jusqu'à tomber sur plus fort que vous, mourir, repartir à zéro dans un monde totalement remodelé, et ainsi de suite. Heureusement, au fur et à mesure, non seulement vous apprenez de vos erreurs, mais vous pourrez aussi récupérer sur certains ennemis les cellules des morts, les fameuses "Dead Cells", pour débloquer de nouvelles compétences qui vous permettront d'aller chaque fois un peu plus loin.

Le concept n'est pas nouveau, il emprunte à deux genres classiques du jeu vidéo (le rogue-lite et le metroidvania, pour les connaisseurs), mais il parvient à atteindre un quasi perfection sur tous les points : un univers riche, un plaisir de jeu incroyable, un design visuel et sonore aux petits oignons, et des pointes d'humour savamment distillées... Il a d'ailleurs remporté un vaste succès public et critique, et une multitude de prix, dont un Pégase, l'équivalent des César pour le jeu vidéo.

Un jeu en perpétuelle mutation depuis sa sortie

Et ce n'est pas un hasard, quand on sait comment il a été développé... Motion Twin, le studio qui l'a créé est lui-même atypique. Basé à Bordeaux, il s'agit d'une société coopérative et participative (SCOP), sans patron et où chacun des onze salariés a un salaire équivalent. Un fonctionnement militant, assez unique dans le monde du jeu vidéo, qui a sans doute aussi influencé la genèse du jeu : depuis ses débuts, il a été élaboré en s'inspirant constamment de l'avis des joueurs. D'abord dans une phase de test grandeur nature, mais aussi bien après sa sortie définitive en 2018.

Comme l'île dont vous devez vous échapper, le jeu est en perpétuelle mutation, il est peaufiné, arrangé, amélioré, réajusté dès que ceux qui le parcourent y détectent une anomalie, une lourdeur, une idée qui ne fonctionne pas. Et le "Dead Cells" auquel vous pouvez jouer aujourd'hui est très différent du "Dead Cells" original, ou même de celui de l'an dernier. C'est une œuvre qui vit et qui évolue.

Bref "Dead Cells" est non seulement un vrai bonheur à jouer, mais il a aussi fait réfléchir toute une industrie sur la manière dont elle crée des jeux. Et rien que pour ça, il mérite sa place dans les livres d'Histoire du jeu vidéo.

🎮 "DEAD CELLS" - Disponible sur PC, Mac, PlayStation 4, Switch, Xbox One, iOS et Android (le 3 juin 2020)

Merci à Lorélie Carrive pour le doublage des voix

Bonus : les premières minutes du jeu en vidéo

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