Un étrange jeu vidéo qui puise ses inspirations aussi bien dans le théâtre de Samuel Beckett que dans le cinéma de David Lynch, et qui propose une balade onirique et tragique dans l’Amérique de ceux qui n’ont plus grand-chose. Inspirant et célébré à juste titre.

L’histoire de  “Kentucky Route Zero” démarre dans une station-service isolée au cœur de l’Amérique
L’histoire de  “Kentucky Route Zero” démarre dans une station-service isolée au cœur de l’Amérique © Carboard Computer

“Kentucky Route Zero” est un bien étrange jeu. Même l’histoire de sa création est bizarre : conçu comme une pièce de théâtre, avec des actes et des scènes, ses deux premières parties sont sorties en 2013, le troisième épisode en 2014, la suite en 2016, et son cinquième et dernier acte vient tout juste d‘arriver. Entretemps, il a reçu de nombreuses récompenses et acquis un statut culte, sans doute renforcé encore par sa diffusion hachée.

“Kentucky Route Zero” ne ressemble quasiment à aucun autre jeu vidéo. On y mêle les scénarios à tiroirs d'un David Lynch, l’énorme influence du théâtre américain du XXe siècle, le tout sur fond de folklore local. Bref, c'est une œuvre complexe, riche, qui adore perdre le joueur.

Surréalisme et fantastique

On y suit l’histoire de Conway, un chauffeur-livreur en fin de carrière, envoyé par une antiquaire dans un coin paumé du Kentucky.  En compagnie d’un vieux chien vêtu d’un chapeau de paille, il vient de rouler plusieurs heures d’affilée et fait la rencontre de Joseph, un vieux pompiste aveugle, dans une station-service isolée.

C‘est le début d’une succession de scènes intrigantes, où Conway va multiplier les rencontres étranges, insolites, voire carrément bizarres, seul ou accompagné de Shannon, une réparatrice de vieux téléviseurs qui va l’aider à trouver la fameuse route Zero. Le problème, c’est qu’en parallèle, la santé de Conway va se détériorer petit à petit. Et que son parcours dans l’Amérique de ceux qui n’ont plus grand chose se teinte de plus en plus de fantastique : on y traverse un bureau rempli d’ours placides, une église où le prêtre s’est barré en laissant des cassettes audio pour faire les homélies, ou une forêt dans laquelle un oiseau géant s‘amuse à déplacer les maisons du coin. 

Une œuvre qu’on écrit en la jouant

“Kentucky Route Zero” est une œuvre qui sollicite beaucoup l’imagination du joueur. Avec son ambiance surréaliste parfaitement réussie, et son style très particulier en ombres chinoises, où les décors s’animent, se disloquent, se mélangent ou s’ouvrent comme les rideaux d’une pièce de théâtre, c‘est un jeu dans lequel on plonge, on s’enfonce comme dans un épais brouillard, en essayant de deviner où l’on est et où l’on va.

Ici, le joueur suit certes un récit balisé, mais en écrit une grande partie lui-même : d’abord parce que c’est lui qui décide des répliques du personnage principal et de certains protagonistes du récit, mais aussi parce qu’au fur et à mesure qu’il avance sur ces routes obscures peuplées de moments oniriques, il est invité à combler dans son esprit les multiples zones d’ombres de l’histoire… À entendre les non-dits, à voir dans cette semi-obscurité.

“Kentucky Route Zero” est fascinant aussi parce qu’il invente une nouvelle forme de récit, ni totalement vidéoludique, ni complètement théâtrale ou littéraire. Et avec succès : le jeu a même été présenté comme exemple dans des expositions d’art contemporain. Rien d’étonnant pour un jeu aussi bizarre, une œuvre aussi étrange, un objet aussi déroutant.

🎮 “KENTUCKY ROUTE ZERO” - Disponible sur PC, Mac, Xbox One, PlayStation 4, Switch

Merci à Julien Baldacchino, Valérie Cantié, Lorélie Carrive, Xavier Demagny, Gaudéric Grauby-Vermeil, Louis-Valentin Lopez pour le doublage des voix

Bonus : les premières minutes du jeu en vidéo

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