Les états d’âme de YouTubeurs, ça peut vous sembler anecdotique, mais ce serait mal comprendre ce qu’ils devenus dans l’écosystème numérique.

Hier, me sont arrivés par Twitter les propos d’une YouTubeuse scientifique du nom de Florence Porcel. Elle y témoignait notamment de sa vie de Youtubeuse : la précarité du statut, l’épuisement du travail continu, les commentaires parfois très agressifs etc. Bref, elle annonçait qu’elle prenait des vacances. 

Les états d’âme de YouTubeurs, ça peut vous sembler anecdotique, mais ce serait mal comprendre ce qu’ils sont devenus dans l’écosystème numérique. Ce sont de vrais acteurs économiques (collectivement ils font gagner de l’argent à Youtube donc à Google, et ils en tirent des bénéfices, parfois importants, à titre individuel). Et ils constituent une galaxie dont on ne peut plus ignorer le poids éditorial : ils sont énormément regardés par les jeunes et, outre le travail de diffusion des savoirs, ils deviennent très prescripteurs dans bien des domaines.

Or, cette activité est nouvelle dans l’Histoire des médias. Ceux qui la pratiquent sont souvent jeunes, beaucoup travaillent dans l'anonymat, certains peuvent devenir des stars en s’auto-produisant. Il y a un état du YouTubeur, qui n’a rien à voir avec celui de l’animateur télé ou radio, la star de cinéma, ou même plus récemment, la star de téléréalité. 

Or cet état n’est pas sans conséquence sur la psychologie. Comme en témoigne cette vidéo publiée il y a deux ans, et dans laquelle une YouTubeuse pétait un câble.

Elle n’a pas l’air très bien cette jeune femme. Mais pourquoi ? C’est un autre YouTubeur à la tête de la chaîne DirtyBiology, devenu une petite star de la vulgarisation scientifique, qui l’expliquait il y a quelques jours dans une vidéo tout à fait instructive. 

Il évoquait la psychopathologie du YouTubeur avec beaucoup de précision : le YouTubeur est pris dans la nécessité d’une croissance exponentielle de ses abonnés (seul signe de la vitalité de sa chaîne). Il a tendance à croire en la mythologie du “vas-y, dis ce que tu as dans le ventre et ça marchera”, et quand ça ne marche pas, il le prend pour une négation de lui-même... 

Le YouTubeur développe des conduites superstitieuses vis-à-vis des algorithmes de YouTube qui, sans qu’il n’y comprenne rien, vont privilégier ou pas sa vidéo, le Youtubeur n’a aucune distance avec les commentaires (qu’ils soient violents ou élogieux). Et certains ont abusé de leur notoriété (pour un profit sexuel par exemple). etc.

Cette vidéo est très intéressante à plusieurs égards :

  • D’abord elle montre que le monde des YouTubeurs est doué de réflexivité et d’auto-critique, ce qui n’est pas donné à tous les milieux (rares sont les journalistes radio qui parle de leur addiction au micro, par exemple…)
  • Elle montre qu’une partie des problèmes vient du fait que le Youtubeur moyen est seul ou presque, en contact direct avec son environnement, et notamment son public. C’est pour ça qu’il est apprécié (le ton, l’adresse, l’impression d’être normal et accessible), mais c’est une faiblesse. Protégé par aucune organisation, aucune convention collective, ne pouvant se référer à aucune charte déontologique (des dérives ont fait parler : profiter de sa notoriété pour des profits matériels ou sexuels), il a un statut flou (selon les cas auto-entrepreneur, à la tête d’une société, produit par d’autres) et se trouve aux prises avec une plateforme très opaque (à la fois sur le système de rémunération et la promotion des contenus). En gros, ça ressemble à une sorte de jungle sociale
  • Tout ça révèle un travers de l’économie numérique en général. Sous prétexte d’auto-production, d’initiative individuelle, de côté jeune et fun, on voit resurgir les vieux spectres de la souffrance au travail et même, pour utiliser un gros mot, de l’exploitation. Mais sous le masque du cool, on les distingue beaucoup moins bien. 
Légende du visuel principal:
Youtube, univers impitoyable... © Getty / SOPA Images
L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.