Le chercheur en sciences de la communication Olivier Ertzscheid a publié ce week-end un texte passionnant dans lequel il examine cette question. Il explique que, contrairement à ce qu’on croit, on ne “prend” pas la parole dans les réseaux, mais on la laisse, on la dépose.

Que signifie "prendre la parole" sur internet ? Ici l'interface de l'application Facebook pour effectuer un post
Que signifie "prendre la parole" sur internet ? Ici l'interface de l'application Facebook pour effectuer un post © AFP / JAAP ARRIENS / NURPHOTO

On a coutume de considérer qu’Internet a permis à tout le monde ou presque de prendre la parole. De plein de manières différentes. Par un tweet, un statut Facebook, un post de blog ou autre. On peut ensuite se demander si c’est une bonne chose ou pas, mais le fait est : qu’autant de gens puissent s’exprimer est une nouveauté dans nos sociétés, et il faut faire avec. 

"Prendre la parole" c'est quoi ?

Le chercheur en sciences de la communication Olivier Ertzscheid a publié ce week-end un texte passionnant dans lequel il examine cette question. Il explique que, contrairement à ce qu’on croit, on ne “prend” pas la parole dans les réseaux, mais on la laisse, on la dépose. Pourquoi ? Parce que quand on écrit un tweet, un statut Facebook, on appuie sur “publier” et ensuite on se tait, et la parole vit sa vie. 

Paradoxalement, c’est donc à partir du moment où on se tait qu’on parle. Or, dans ce hiatus, quelque chose se joue. Parce que cette parole qu’on pense avoir prise, en fait, on l’a abandonnée à des dispositifs techniques qui vont la faire circuler, l’organiser, la diffuser, selon des procédés qui sont décidés par la plateforme où l’on a choisi de s’exprimer. 

Et d’ailleurs, les procédés sont différents selon la plateforme et selon l’outil que l’on a choisi : un tweet, ce n’est pas pareil qu’une réponse à un tweet, un thread - c’est-à-dire une série de tweets, ce n’est pas pareil qu’un long post sur Facebook, un long post sur Facebook, ce n’est pas pareil qu’une story sur Instagram, etc. Dans le cas des réseaux sociaux, s’ajoute le jeu des algorithmes qui vont mettre en avant certains contenus par rapport à d’autres, qui vont donc réordonner, re-hiérarchiser, selon leurs critères propres.

Tout ça produit des effets sur ce qui est dit

La parole étant abandonnée aux dispositifs techniques que sont les réseaux, sa réception peut se trouver affectée par ce qui s’est passé entre le moment où elle a été relâchée et le moment où elle arrive à celui qui la reçoit. 

Je l’ai ressenti très fortement pendant tout le week-end, après la cérémonie des César et à l’occasion de toutes les discussions engendrées par cette cérémonie. Parmi les gens que je suis sur Twitter, un nombre considérable a pris la parole pour dire sa déception, son dégoût, sa révolte face au César du meilleur réalisateur attribué à Roman Polanski, pour dire son soutien à la sortie d’Adèle Haenel de la cérémonie, pour relayer la parution du texte de Virginie Despentes dans Libération le lendemain soir. 

Une fois accumulées dans mon fil d’actualité, une fois alignées les unes sous les autres, une fois agrémentées de likes et de retweets, une fois mises en avant par le fait que j’ai manifesté mon intérêt pour quelques-unes, ces prises de paroles ont connu une mutation terrible, et très injuste : elles sont devenues consensuelles, lassantes. Ces paroles se sont presque vidées de leur substance, ce qui est très triste parce qu’elles étaient chacune pleines d’une colère légitime. Ce qui est injuste parce que prises indépendamment, aucune de ces paroles n’était consensuelle ou lassante. Injuste aussi parce que l’effet d’une masse suiviste était le résultat des multiples biais qui fabriquent un fil d’actualités sur Twitter. Une fois qu’elle est abandonnée aux réseaux, cette parole que l’on croit prendre peut donc jouer contre elle-même. 

Alors que faire ? Quelle est la solution ? 

En vérité, je ne sais pas. Se taire, ne rien dire, au prétexte qu’il y a un risque de trahison de la parole, ce serait sans doute la pire des solutions. On peut juste se dire que publier un livre, c’était aussi ne pas prendre la parole, mais l’abandonner à ce vieux et noble système de diffusion qu’est l’édition. Et que c’est compliqué aussi de publier, ceux qui l’ont fait le savent. Mais on s’y est fait parce que l’Histoire du livre a 600 ans. 

Espérons qu’avec les réseaux sociaux, il faudra moins longtemps.

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