Ce matin, retour sur #LesProfsOnVousParle, le hashtag qui a animé Twitter ce week-end.

Je voudrais évoquer un souvenir personnel. Dans une ancienne vie, j’ai été prof, et ai fait passer l’oral du bac français en lycée technique. Ca se déroulait dans une grande salle au fond de laquelle un prof faisait passer un oral d’histoire. Un après-midi où je m’ennuyais à écouter un élève qui s’en foutait, j’ai vu mon collègue historien se passionner pour son candidat. Le jeune homme avait manifestement beaucoup de choses à dire et à chaque question, il lui répondait longuement et avec entrain. Une fois nos deux oraux terminés, je vais voir mon collègue qui me raconte : “ce type est génial, il a tiré comme sujet “les démocraties populaires de 1945 à 1989”, d’habitude, les techniques galèrent, et lui, il savait tout. Il répondait à toutes les questions que je lui posais. Je lui ai demandé ce qu’il faisait là, il m’a expliqué : il est super dyslexique depuis tout petit. Il a donc été orienté en technique alors que ce qu’il aime c’est la littérature et l’histoire. C’est vraiment tragique, comment l’école peut faire des trucs pareils….Bon, je lui ai mis 20.” Et tous les deux, on a eu les yeux qui sont partis dans le vague…. 

Quand est apparu le hashtag #LesProfsOnVousParle et que j’ai vu les discussions véhémentes qu’il suscitait, j’ai repensé à cette histoire. Ce hashtag, il a été lancé par une militante qui voulait interpeller le corps enseignant avec des témoignages d’élèves handicapés ou harcelés (parfois c’est les deux) n’ayant pas trouvé de soutien dans l’école. Le problème, c’est que la conversation a rapidement dévié : les griefs contre les profs se sont élargis (genre : « c’est dégueulasse d’envoyer les timides au tableau »). Les profs se sont sentis visés. Certains ont réagi de manière assez brusque (genre : “on n’est pas des psys, ni des assistantes sociales” et un hashtag concurrent est né #LesElevesOnVousParle). D’autres sont venus au secours des enseignants sur le mode : “c’est quoi cette génération de geignards qui feraient mieux de bosser”. Ce qui a excité l’énervement des plus hostiles à l’école. Et tout ça a fait trop de bruit pour qu’on n’y entende  plus quoi que ce soit. 

Que ce hashtag m’ait rappelé cette vieille histoire n’est pas anodin et illustre quelque chose, me semble-t-il, de notre modernité numérique. Le prof d’Histoire et moi-même, on a vraiment été émus par cet élève et, nos yeux dans le vague, on se sentait responsables pour l’institution qui l’avait mis dans cette situation. On pensait aussi à toutes les fois où, par négligence, par manque de temps, par ignorance, on avait peut-être nous aussi, mis un élève dans une situation semblable. On aurait sans doute été prêts à l’admettre. Mais si une foule était venue nous dire qu’on faisait mal notre travail et qu’on était mal intentionnés, avec des arguments plus ou moins pertinents et des expériences très diverses, on se serait sans doute défendu, et on aurait défendu notre institution. On aurait fait bloc, et évité les douleurs de l’introspection.  Et c’est tout le problème de la conversation numérique : elle articule très difficilement l’individuel et le collectif, le particulier et le général, surtout quand elle aborde des sujets comme l’école, sur lequel tout le monde a une expérience à faire valoir. Chacun, dans la solitude de notre écran, quand on intervient dans ce type de controverse, nous avons un mal fou à ne pas nous sentir directement visé, et à nous extraire de la position depuis laquelle nous parlons. Personnaliser les réactions et les prises de parole, c’est à la fois la beauté et la limite de ces grandes polémiques dont nous abreuvent les réseaux. Je ne suis pas sûr que de ces discussions par trop bordéliques et violentes, il ne sorte quoi que ce soit, ni même qu’elles fassent changer d’avis quiconque. En revanche, elles ont valeur de signal "ici, il y a peut-être un problème. Il vaut mieux s’en occuper", nous disent-elles. Recevoir le signal, c’est tout ce qu’on demande à l’Education Nationale.

  • Légende du visuel principal: #LesProfsOnVousParle le hashtag qui dénonce les dérives du corps professoral © Getty / Klaus Vedfelt
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