Hier, Nicolas Dupont-Aignan a refusé de discuter avec Edouard Philippe car ce dernier ne voulait pas que l’entretien soit filmé et diffusé sur Internet.

Hier, Nicolas Dupont-Aignan a refusé de discuter avec Edouard Philippe parce que ce dernier ne voulait pas que l’entretien soit filmé et diffusé sur Internet. Cela peut paraître anecdotique mais ça ne l’est pas. Vendredi, l'un des porte-paroles des gilets jaunes était déjà sorti d’une réunion avec le même Edouard Philippe et François de Rugy parce qu’il avait essuyé le même refus. Et plus intéressant encore, Vincent Glad, de Libération, a exhumé une vidéo diffusée en direct sur Facebook mardi dernier, vidéo dans laquelle Eric Drouet, gilet jaune et co-administrateur de la page Facebook “La France en colère”, filmait en caméra cachée sa rencontre avec le ministre de la transition écologique François de Rugy. On n’entend pas grand-chose de cette heure et demi qu’a duré la discussion, mais peu importe, c’est le geste qui fait sens. Comment le comprendre ?

Deux interprétations sont possibles. L’interprétation la plus manifeste est une défiance vis-à-vis des interlocuteurs. Les filmer, c’est supposer qu’ils peuvent vous enfumer, se renier ou tordre vos propos. Cette défiance est revendiquée par les gilets jaunes, mais elle n’est pas leur apanage. Nolwenn Le Blevennec, de Rue89, me rappelait que Dieudonné et Alain Soral lui avaient imposé le même chantage : on veut bien être interviewés, mais on filme. Que ce soit vis-à-vis des médias ou du gouvernement, le message est le même : on ne vous fait pas confiance. On peut trouver des relents populistes ou nauséabonds à cette défiance, on peut trouver qu’elle est injustifiée, mais le fait est : cette rupture de confiance est là, elle s’est répandue et c’est grave.

La seconde interprétation est d’un autre ordre, mais sans être contradictoire. On dit souvent que ce mouvement peine à trouver des représentants. C’est surtout qu’il n’en veut pas. Et quand certains sont désignés, ou s’auto-désignent, ils refusent de se constituer en intermédiaire, puisque précisément, ils ne veulent plus de ces corps intermédiaires. Exiger que la discussion soit diffusée en Facebook Live, c’est se faire transparent. On peut trouver ça ridicule (c’est vrai que quand c’est Nicolas Dupont-Aignan, habitué des négociations secrètes, ça l’est carrément). On peut considérer que c’est rompre les codes habituels qui veulent que se disent dans ces discussions des choses qui doivent rester confidentielles. On peut trouver ce désir de transparence inquiétant. On peut aussi le trouver courageux. Qui ne s’est jamais applatir dans une discussion en tête à tête avec quelqu’un qui maîtrise mieux que lui l’art de la parole et de la négociation ? Les gilets jaunes qui veulent filmer prennent aussi le risque de montrer leurs propres limites. 

Mais surtout, il y a là-dedans quelque chose d’intéressant politiquement. Tout à fait par hasard, je lisais ce week-end des morceaux du livre que Daniel Defoe, l’auteur de Robinson Crusoë, a consacré aux pirates. Dans ce livre qui date de 1728, il raconte la création d’une République pirate dont une des originalités était le mode de désignation du capitaine. Defoe dit des pirates “Ils lui permettaient d’être capitaine, à condition d’être eux-mêmes considérés comme ses propres chefs.” Il y a de ça dans cette exigence de filmer. Le fait d’accepter d’être un chef conditionnel, de rester sous le contrôle des autres. La République des pirates est une utopie problématique - c’était quand même des pirates et Defoe raconte que bien des capitaines furent zigouillés par leurs équipages. De la même manière, le mouvement des gilets jaunes est problématique, notamment parce que la base exerce une pression parfois très dure sur les représentants. Mais on n’y comprend rien si on ne veut pas voir qu’il s’agit aussi d’une forme d’utopie politique.

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