On a tous en tête les sculptures d’Alberto Giacometti, que l'on peut voir en ce moment au musée Maillol à Paris.

Ces silhouettes très allongées ou minuscules, qui nous semblent irréalistes, mais qui nous émeuvent parce que paradoxalement, elles nous semblent montrer quelque chose de très vrai. 

Or, comment Giacometti en est-il arrivé à ça ? Il le raconte dans une conversation qu’il a eue avec Yvon Taillandier en 1952 et qui est reproduite dans un très joli petit livre paru aux éditions de l’Echoppe, intitulé Je ne sais ce que je vois qu'en travaillant. Que dit Giacometti ? “Je faisais ça malgré moi. Je ne comprenais pas. Je commençais grand et je finissais petit. Seul le minuscule me paraissait ressemblant. J’ai compris plus tard : on ne voit une personne dans son ensemble que quand qu’elle s’éloigne et qu’elle devient minuscule.” Il a le même raisonnement pour expliquer ses sculptures allongées : “plus on est près d’une chose, plus on la voit en raccourci. Dans ce cas, c’était la largeur que je voyais en raccourci”. 

Ainsi, c’est en modelant au plus près ce qu’il voyait, “d’après nature” dit-il, que Giacometti s’est mis à produire les formes étranges qu’on lui connaît. C’est en cherchant le réel qu’il a produit ces formes presque irréelles. Et il les oppose à ce qu’il appelle la “vision classique” - celle où les corps et les visages sont bien proportionnés - une vision dont il dit qu’elle n’est pas “immédiate ou affective” mais “raisonnée” et “savante”. En gros, les classiques ne peignent pas ce qu’ils voient mais ce qu’ils savent. 

Bizarrement, je trouve que cela résonne fortement avec le débat contemporain autour des fake news et des stratégies que les journalistes utilisent pour essayer de les contrer. Le plus souvent - et on le voit aujourd’hui avec la manière dont la presse américaine traite les mensonges énoncés en rafale par Trump pendant cette campagne des midterms - c’est la rectification qui est utilisée. A une fake news, on oppose un fait, un chiffre. On cherche à rétablir la vérité en opposant à la fausse information une vision “raisonnée” et “savante”, pour reprendre le vocabulaire de Giacometti. C’est nécessaire, mais, on le voit bien, ça ne suffit pas. Pourquoi ? Peut-être parce que cette vision ne correspond pas à ce que l’on voit, à ce que les gens voient. Cette vision est juste, bien sûr, mais elle n’est pas “immédiate ou affective”, elle est sur un autre plan. Et donc, ça ne fonctionne pas. Ok, mais que faire ? Les philosophes allemands Walter Benjamin et Theodor Adorno - qui avaient été confrontés à la montée des fascismes dans les années 1930 -  avaient fait le même constat : face aux discours délirants des nazis, la presse avait eu beau opposer des chiffres, ça n’avait pas suffi. Les journalistes avaient succombé selon eux à la chimère de “l’information impartiale.” Et donc les philosophes proposaient un autre journalisme : narratif, flâneur, plus proche de l’expérience. La philosophe Myriam Revault d’Allonnes dit à peu près la même chose dans le livre qu’elle vient de publier, La faiblesse du vrai, aux éditions du Seuil, mais sur un plan plus politique : elle dit que l’utopie politique et les faits alternatifs ont la même source, la capacité d’imaginer un autre monde. Et donc, il ne faut pas laisser l’imagination aux fabricants de fake news - qui d’ailleurs souvent ne veulent rien changer au monde - mais utiliser l’imagination pour penser un autre monde.

Je l’avoue, je ne sais pas très bien ce que serait LA traduction journalistique de cela - c’est sûr qu’un reportage qui ressemblerait à un Giacometti, ce serait incongru. Mais vu l’inefficacité de ce qu’on fait aujourd’hui, on ne perd rien à essayer à essayer autre chose. 

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Alberto Giacometti (sculpteur et peintre suisse) retravaillant l'une de ses sculptures, le 18 juillet 1965, pour son exposition à la Tate Gallery de Londres (Royaume-Uni) © Getty / Keystone-France
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