"Family link" est une application qui pose quelques dilemmes… Pour pallier le fait qu’Internet soit un espace où tout circule librement - et pas seulement ce que l’humanité fait de plus beau - on me propose de "surfliquer"mon enfant.

Ça commence comme un conte de Noël. Au pied du sapin, près de sa chaussure, ma fille de presque 12 ans déballe un cadeau : un smartphone. Dès le lendemain, je lui prends un abonnement au plus bas prix, mais qui comprend néanmoins une connexion à internet.  Arrive le moment du paramétrage d’Android (le système d’exploitation de Google et de son téléphone). 

Là, parce qu’elle est mineure, Google propose un rattachement de son compte au mien, à mon compte Gmail. Qu’est-ce que cela signifie ? 

L'atroce dilemme soulevé par "Family Link"

A minima, cela veut dire que dès qu’elle télécharge une application, je reçois un mail me le signalant. Mais, suivant les conseils de Google, je télécharge de mon côté l’application Family Link (« lien familial » en français), et là, je m’aperçois que je suis en mesure, depuis mon téléphone, d’agir sur son téléphone : je peux virer des applications qu’elle a téléchargées, je peux lui bloquer la fréquentation de certains sites, je peux changer les filtres d’autorisation, je peux même la géolocaliser (savoir où et quand elle utilise son téléphone). Là, sous couvert de protection des enfants, le petit conte de Noël prend une autre tournure.

Parce que je vis un paradoxe extraordinaire. Pour pallier le fait qu’Internet soit un espace où tout circule librement - et pas seulement ce que l’humanité fait de plus beau - on me propose de "surfliquer"mon enfant. Evidemment, c’est tentant et rassurant. 

Mais, si on y réfléchit deux minutes, c’est exactement la même logique pour l’antiterrorisme : sous prétexte qu’Internet est une zone incontrôlable, les services de renseignement se sont octroyé le droit de surveiller les agissements des internautes (de tous les internautes) d’une manière très fortement intrusive et attentatoire à la vie privée. 

Je suis en train de faire avec ma fille ce que je déteste que l’Etat fasse avec moi. 

Bien sûr, je pourrais ne pas la fliquer, mais serais-je alors un parent responsable ? 

Atroce dilemme.

L'effet vertueux de "Family Link"

Néanmoins, il y a peut-être un effet vertueux à cette situation. Savoir à peu près tout ce que fait ma fille sur son téléphone rend tout à coup très concret tout ce que sait Google sur ce que je fais avec le mien. On le sait abstraitement, mais quand on est mis à la place du surveillant, ça devient très concret. Et c’est assez flippant. Et du coup, il y a peut-être une vertu pédagogique dans tout ça, y compris pour l’enfant. Il est habitué très vite à l’idée que sa vie numérique est scrutée. 

Notre génération a mis tellement de temps à s’en apercevoir…. Peut-être que la génération suivante en prendra conscience plus tôt et apprendra à se protéger. Pour autant, dois-je souhaiter que ma fille apprenne au plus vite à déjouer Google, et donc à échapper à ma surveillance ? Nouveau dilemme. 

Et puis, samedi soir, Google m’informe à 0h11 que ma fille a téléchargé une application de jeux, alors qu'elle n'est pas chez moi. Le lendemain, je lui dis “ça n’est pas possible de faire ça. Tu ne peux être sur ton téléphone à minuit”. Elle me  répond “mais je dormais à minuit”. Qui croire ? Le programme informatique - dont je ne sais pas exactement s’il fonctionne en temps réel - ou mon enfant ? L’enfant est un être vicieux, certes, mais il faut savoir aussi lui faire confiance…. Dois-je troquer la croyance en l’humain pour la croyance en la machine ? Nouveau dilemme. 

Vous me direz, "eu égard à tous ces dilemmes, vous feriez mieux de lui donner un téléphone qui ne soit pas connecté à Internet". Il est possible que ça se termine comme ça. Mais avant, j’essaierai de résoudre ces dilemmes un à un. Car si j’ai une conviction, c’est qu’on perd toujours quelque chose à fuir les problèmes de son temps

Et si j’ai une autre conviction, c’est comme le dit la grande ethnographe américaine Danah Boyd, qu’Internet oblige les parents à s’éduquer eux-mêmes. 

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Comment gérer les restrictions et les libertés à accorder à son enfant avec son smartphone pour le protéger au mieux ? Xavier de la Porte multiplie les dilemnes. © Getty / Eva Bee
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