Pour ceux qui s'intéressent au numérique, la période que nous fait vivre cette épidémie est passionnante. Sont remontées à la surface à peu près toutes les questions que posent l’Internet d’aujourd’hui...

  • On s’est demandé si les réseaux tiendraient le coup de la surcharge de connexion (et hop, on s’est intéressé à la structure d’Internet, ce qu’on ne fait jamais) 
  • On a rigolé quelques jours pendant les apéros Zoom - on a trouvé extraordinaire de pouvoir maintenir ce lien avec la famille et les amis - puis on est devenu mélancoliques et plus silencieux à l’idée que les rapports pouvaient se limiter à ça, bref on a réfléchi à la sociabilité numérique.
  • Beaucoup de gens se sont fait une idée du télétravail (et j’ai entendu de la part de quidam des analyses aussi fines et profondes que je n’avais lues jusque là que sous la plume d’ethnographes dans des articles académiques)
  • On a débattu sur l’enseignement à distance comme jamais.
  • Partout, dans les administrations, les entreprises, les agents des services informatiques sont devenus des sortes de héros, tout à coup on a appris leur prénom et compris à quel point ils étaient essentiels.
  • On a débattu sur l’application Stop-COVID (et tout à coup, on a vu lire en détail et commenter du code informatique avec le même sérieux que si c’était la Bible), 
  • Plus généralement, à l’aune des politiques de surveillance par la technologie, on s’est posé très concrètement l’éternelle question - ô combien essentielle en sciences politiques - de l’équilibre entre sécurité et liberté
  • Toujours à l’occasion du confinement, beaucoup de gens qui n’y avaient songé ont découvert qu’on pouvait avoir une vie sexuelle à distance (et qu’elle avait ses beautés).
  • La fracture numérique - dont on parle souvent sans réussir à la rendre palpable - est apparue aux yeux de tous avec, pour ne prendre qu’un exemple, le téléchargement des attestations (eh ouais, il n’y a des gens qui n’ont pas d’imprimante, et même pas de smartphones, ou un seul accès Internet pour la famille).
  • Nous ont aussi sauté aux yeux tous les bénéfices et les inconvénients de l’information contemporaine (tous ceux dont on parle tout le temps dans l’Instant M) : on a vécu en temps réel la progression du virus, les errements et hésitations de nos dirigeants, les controverses et les belles choses, tout ça grâce à la consultation compulsive de nos téléphones - surtout les premières semaines. 
  • Instagram est devenu encore plus nul que d’habitude parce qu’Instagram est le lieu d’exposition de la super vie qu’on a. Or pendant cette période, pas grand monde n’a eu une super vie (et ceux qui avaient une super vie avaient peur qu’on leur reproche).
  • On s’est mis à prendre un soin inconsidéré de tous nos outils numériques car un téléphone tombé dans les toilettes ou un verre d’eau sur notre ordinateur serait devenu un drame sans nom.
  • Et je pourrais continuer encore longtemps cette liste des questions numériques dont nous avons débattu parce que soudain, nous les avons vécues dans notre chair.

Et avec quelles conséquences ?

C’est difficile à dire. En tout cas je ne me risquerai pas à une conclusion ferme. Mais au début du confinement, j’en ai discuté avec le grand intellectuel camerounais Achille M’Membe, lui-même confiné en Afrique du Sud, où il vit. Et il m’a dit quelque chose qui m’a frappé. Il m’a dit : “cette épidémie marque la fin définitive de l’ère pré-numérique. Il n’y aura plus de retour en arrière.” Il le disait avec une sorte de regret, en tout cas d’appréhension. Je ne sais pas si Achille M’Membe a raison. Ce que je sais, c’est que cet étrange choc entre un phénomène très archaïque (une épidémie) et notre modernité technologique nous a fait prendre conscience de notre dépendance au numérique, dans presque tous les champs de la vie. Que va-t-on faire de cette prise de conscience ? C’est la question qui se posera dans l’avenir. 

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