Le fait que nous passions beaucoup de temps sur nos téléphones ne pose pas seulement problème à la sécurité routière ou à l’Education Nationale. Figurez-vous que le cinéma aussi est très embrassé.

Un homme envoyant un texto au cinéma depuis son smartphone
Un homme envoyant un texto au cinéma depuis son smartphone © Simon D. Warren/Corbis/VCG

Comment représenter cette partie de nos vies - toujours croissante - qui se déroule dans nos téléphones ? Une solution a plus ou moins été trouvée avec les textos : les afficher en surimpression sur l’écran (on a vu ça dès le début 2010 dans “L’exercice de l’Etat” de Pierre Schoeller et en 2016, dans “Personal Shopper”, Olivier Assayas trouvait une variante en filmant directement l’écran du téléphone). Oui, mais voilà, aujourd’hui on fait autre chose que s’envoyer des textos - on s’envoie des photos, on scrolle super vite Instagram, on lit les journaux, on regarde des vidéos sur Snapchat - et ça, c’est compliqué à représenter. Ecran sur écran, c’est laid. Et puis, les technologies et leurs usages évoluant tout le temps, on risque de dater le film, de le périmer trop vite. 

Un très bon article du magazine américain Real Life fait état des moyens déployés par les réalisateurs pour contourner le problème. Le moyen le plus commun est de déplacer l’intrigue dans le temps. Greta Gerwig, la réalisatrice de “Lady Bird”, un film sorti en février dernier qui raconte l’entrée dans l’âge adulte d’une lycéenne de Sacramento, a expliqué qu’elle avait choisi de placer son histoire en 2002 parce que “faire un film sur le ados d’aujourd’hui, c’est filmer leur téléphone. Leurs vies ont lieu en ligne, et ça n’est pas très cinégénique.” Et au dire du magazine, cette tendance forte du cinéma contemporain à se décaler dans le temps expliquerait la vogue actuelle d’un cinéma qui préfère le passé au présent (aux derniers Oscars, 6 des 8 nominés pour le meilleur film était des films d’époque). 

Autre moyen de contournement, on se contente d’utiliser le téléphone pour faire avancer l’intrigue. C’est très pratique. Un message arrive et pouf, l’histoire fait un bond. Le téléphone comme outil magique du scénariste. Ou alors, à l’inverse, dans les films d‘horreur, où le téléphone représente le moyen de survie c’est, typiquement, la batterie déchargée et le fait de ne pas avoir de réseau. Mais, il faut l’avouer,  ces représentations sont au final assez pauvres… 

En n’affrontant pas le problème du téléphone, un pan entier de la vie contemporaine échappe au cinéma. Mais surtout le cinéma nous laisse tout seul pour penser ce que les téléphones font vraiment à la manière dont on vit, dont on se lie les uns aux autres, dont on constitue notre mémoire. 

Néanmoins, des gens tentent des trucs. Ainsi les deux réalisateurs d’un court métrage étonnant, “Pocket”. 

On y suit 1 an de la vie d’un ado, mais du point de vue de son téléphone, comme si on était à l’intérieur du téléphone, comme si on était le téléphone. Et ça marche très bien. On y parcourt ses réseaux sociaux, on voit ce qui l’angoisse à travers ses recherches (avoir un testicule plus petit que l’autre), on voit ce qui l’excite, avec qui il parle, comment il parle, les hésitations dans l’écriture. On y voit se développer une vie amoureuse, qui commence par liker le compte Instagram d’une jeune fille, se poursuit par des messages, des échanges de photos osées sur Snapchat etc. Au visionnage de “Pocket” on se dit que le film offre la représentation filmique la plus juste de la vie d’un ado d’aujourd’hui. On se dit aussi que c’est assez génial du point de vue cinématographique (il y a même du suspense), mais épuisant à regarder. On se dit que c’est le risque d’une représentation trop littérale, trop proche de l’expérience, on ne tient pas plus d’un quart d’heure. On se dit que le cinéma doit sans doute sublimer l’objet et ses usages, comme le cinéma des années 1950 a su sublimer le vieux téléphone filaire et les conversations (dans Hitchcock). Simplement, le smartphone, c’est plus compliqué et on n’a pas encore trouvé.  Mais le défi est passionnant. Ce qui est dommage, c’est de ne pas le relever. 

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