"J’ai fait 12 conversions". "Cette semaine, réjouissons-nous, nous avons converti 35 personnes". Ces phrases, vous croyez pouvoir les entendre dans une réunion d’évêques, d’imams ou de rabbins. Eh bien, non, pas du tout : c’est dans les conférences de rédaction des journaux qu’on les entend aujourd’hui !

Pourquoi ? Parce que s’est généralisé le modèle du “paywall”

Vous l’avez remarqué en allant sur les sites des journaux : pour accéder à la totalité d’un article, ou après cinq consultations gratuites, on vous incite à vous abonner pour continuer. Après des expériences comme la gratuité totale (avec financement par la publicité) ou la fermeture totale, en passant par l’achat d’article à la pièce, le “paywall” s’impose comme LE modèle économique de la presse en ligne

Avec une conséquence : ce n’est plus le nombre de lecteurs d’un article qui devient l’étalon de sa réussite, mais le nombre de lecteurs qu’il aura réussi à “convertir”, c’est-à-dire le nombre de personnes qui, pour lire cet article, auront décidé de souscrire à un abonnement numérique. 

Il est nécessaire de nous interroger sur ce mot de “conversion”

Bien sûr, il a un sens neutre, ou disons scientifique. Faire une conversion, en sciences, c’est changer d’unité de mesure. C’est un peu ce qui se passe, en l’occurrence. Le lecteur, une fois “converti” acquiert une valeur qui s’élève au prix de son abonnement, alors qu’auparavant, cette valeur était beaucoup plus flottante. Ok, dans la conversion, il y a cette idée-là. 

Mais on aurait tout aussi bien pu employer le terme d’“abonnement”. Pourquoi insister sur le processus et ce mot de “conversion” avec sa forte connotation religieuse ? 

Parce que si on réfléchit bien, si la réussite se mesure désormais dans le fait qu’il convertit, le journaliste devient une sorte de missionnaire qu’on envoie sur les routes de l’information afin de convaincre les badauds de le rejoindre. 

C’est quand même bizarre… j’avoue que jusqu’ici, je n’avais pas vraiment envisagé mon métier de cette manière. 

“Informer”, “Faire réfléchir”, “distraire” même, d’accord, mais “convertir” ? 

Et puis, “convertir” à quoi ? 

Qu’un journal ait une ligne éditoriale, une manière de traiter l’information, une histoire, je veux bien… mais c’est quand même pas une communauté religieuse un journal… 

Le lecteur “converti” n’adhère pas à un dogme, il n’est pas arrivé là suite à un cheminement personnel et spirituel. 

Le lecteur “converti” a juste cliqué trois fois, entré un numéro de carte bleue et rempli quelques cases parce qu’il voulait lire un article, éventuellement d’autres, mais aussi bien il se désabonnera dans un mois (d’ailleurs, c’est marrant, mais on ne donne jamais les chiffres de “déconversions”...). 

Bref, “conversion”, est-ce qu’on n’exagère pas un peu ?

A moins qu’il s’agisse d’autre chose. 

Quand j’entends “conversion”, je pense à un livre qui a marqué les esprits à la fin des années 2000, “La Grande Conversion numérique” de Milad Doueihi. Historien du Moyen-Orient et des religions, Milad Doueihi examinait le passage au numérique comme le franchissement d’un seuil, ce qui dit bien le mot “paywall”, qui signifie littéralement, le “mur du payant”. 

Dans ce cas, ça voudrait dire que le lecteur “converti” n’est pas converti à une religion journalistique, mais un usage, celui d’accepter de payer pour lire en ligne. Et ça, 30 ans après la naissance du web, c’est quelque chose de considérer qu’il est normal de payer pour lire. Peut-être un nouvel âge pour la presse…  

Mais le problème, c’est que pour le moment, ils ne sont pas bien nombreux les convertis. J’espère que ça signifie pas qu’ils sont les derniers à avoir foi dans la presse écrite.

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Et vous, comment lisez-vous la presse aujourd'hui ? © PeopleImages
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