Est-ce vraiment chez les gens qui s’affichent dans les réseaux sociaux qu’on va débusquer les gros fraudeurs ?

Dimanche soir dans l’émission "Capital" sur M6, Gérald Darmanin, le ministre de l’Action et des comptes publics, parlait de la loi anti-fraude, promulguée le 24 octobre dernier, qui prévoit la création d’une base de données permettant d’identifier les fraudeurs. Voici ce qu’ajoutait Gérald Darmanin : 

Nous allons pouvoir mettre les réseaux sociaux dans la grande base de données que vous avez vue, c'est à dire la permissivité de constater que si vous vous faites prendre en photo un certain nombre de fois avec une voiture de luxe alors que vous n'avez pas les moyens pour le faire... Peut être que c'est votre cousin ou votre copine qui vous l'a prêtée, peut-être pas.

Que n’avait pas dit le ministre… Immédiatement s’est déclenché un torrent de réactions. Des réactions souvent blagueuses, mais surtout sur le mode “.. atteinte à la vie privée, c’est horrible, on est fliqué, c’est 1984... etc.” Bon, c’est oublier deux choses. D’abord regarder les photos que vous postez dans les réseaux, ça n’est pas grand-chose par rapport aux données que le fisc possède déjà sur vous. Vos billets d’avion, par exemple, peuvent être transmis dans le but de prévoir la fraude à la résidence. Ensuite, il ne faut pas oublier que Gérald Darmanin parle de données partagées publiquement dans les réseaux et il a précisé hier que ce serait mis en place après autorisation de la CNIL. De toute façon, ça fait des années qu’on vous répète que ce que vous mettez dans les réseaux ne vous appartient plus (tout ce qui est dans Facebook est à Facebook, qui en fait ce qu’il veut). Que le fisc se contente de profiter de notre légèreté, c’est presque de bonne guerre… Et comme le disait ironiquement un internaute, ce sera peut-être l’argument qu’attendent tous les défenseurs de la vie privée pour qu’enfin les gens comprennent à quoi ils s’exposent et arrêtent de raconter leur vie dans les réseaux. 

Mais, à mon sens, les vraies questions sont ailleurs

Tout ça repose sur l’idée que ce que les gens versent dans les réseaux sociaux, c’est vraiment leur vie. Il suffit de les fréquenter un peu pour s’apercevoir que non. Pas vraiment… C’est la vie mise en scène. Concrètement, ça veut dire quoi : qu’on peut mentir sur la date d’une photo, sur qui y apparaît, et qu’on transforme vite une chaumière en château… C’est assez drôle parce que l’administration fiscale est habituée à débusquer des gens qui essaient de se faire passer pour moins riches qu’ils le sont. Là elle risque de devoir dénouer le problème inverse : être confrontée à des gens qui essaient de se faire passer pour plus riches qu’ils ne le sont. Le risque n’est-il pas de perdre beaucoup de temps ? 

Par ailleurs, je ne suis pas un pro de la fraude, mais je me pose une question : est-ce vraiment chez les gens qui s’affichent dans les réseaux sociaux qu’on va débusquer les gros fraudeurs ? Je dis ça parce qu’après l’affaire Cahuzac, l’administration fiscale a ouvert un guichet pour les fraudeurs qui voulaient régulariser leur situation. 36 000 dossiers ont été traités entre 2013 et fin 2017, 35 milliards d’euros cachés à l’étranger, 7,8 milliards de redressements fiscaux. Savez-vous quel était l’âge moyen du repenti ? 72 ans… Pas sûr qu’on les ait beaucoup vus s’afficher sur Instagram allongés en string sur leurs Porsche ceux-là… Et il me semble que les affaires de fraude ou d’évasion massive - révélées par exemple par les Panama Papers - n’ont rien à voir avec la différence entre un train de vie annoncé au fisc et train de vie réel : le problème est celui de montages financiers hyper complexes, de l’alliance entre banques et sociétés off-shore etc…

Bref, soit une subtilité m’échappe, soit il y a dans cette annonce un mélange de naïveté et de cynisme dont je ne perçois pas bien le but. 

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Dorénavant le fisc se basera sur les informations et photos que nous postons sur les réseaux sociaux pour déceler des fraudes fiscales... © Getty / Emilija Manevska
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