Samedi, en voyant des Gilets jaunes s’attaquer physiquement à des journalistes de LCI, j’ai eu l’impression d’assister à un nouvel épisode d’une histoire triste : celle des rapports entre les médias et Internet en France. Avec une question : comment en est-on arrivé là ?

Remontons un peu arrière

On est en 2005, la France se prépare au référendum sur le traité constitutionnel européen. 

La plupart des grands médias font campagne pour le "oui". C’est sur des blogs ou des sites personnels que se mobilise et s’argumente une opposition au traité qui, contre toute attente, finit par l’emporter. Internet a gagné contre la presse, qui est allée dans le sens d’une grande majorité de la classe politique, et n’a pas su saisir les aspirations du peuple. Je caricature, évidemment, mais c’est le début du schisme. 

Or, il se trouve que dans cette période naît ce qu’on appelle le web 2.0, celui de la possibilité offerte à tous d’écrire. Et ce nouvel Internet apparaît donc paré d’une grande vertu : il sera le lieu de la parole vraie, libre, démocratique, contre les médias traditionnels inféodés au marché, au pouvoir, à l’audience. 

Internet VS les médias

Au fond, on n’est toujours pas sorti de cette dichotomie, et tout ce qu’on peut lire ou entend sur les pages Facebook des Gilets jaunes ne cesse de la rappeler : c’est Internet contre les médias. 

Rien ne sert de dire que c’est plus compliqué, que les frontières sont poreuses, que la presse se nourrit AUSSI de ce qui se passe dans les réseaux, et que les Gilets jaunes sont AUSSI des téléspectateurs comme les autres, les représentations l’emportent toujours sur les faits. 

Journalistes et lecteurs main dans la main ?

Certes, il y a eu des tentatives pour réduire cet écart. Souvenez-vous en 2007 : ces sites d’informations qui se sont créés avec l’ambition que les journalistes et les lecteurs y  travaillent main dans la main pour fabriquer l’information ensemble. Sauf que ces tentatives sont restées marginales et que, douze ans plus tard, il n’en reste pas grand-chose. Même les commentaires sous les articles sont en train de disparaître. 

Chacun a repris sa place: journalistes d’un côté, lecteurs, auditeurs et téléspectateurs de l’autre. La faute à qui, je ne sais pas, mais un espoir a été déçu. Et un espoir déçu, c’est pire qu’un espoir qui n’a jamais existé. 

La parole démocratique

Et puis, à la fin des années 2000, les réseaux sociaux se sont imposés et ont offert un espace d’expression à cette parole que les journalistes n’ont pas su capter (ou que les gens n’ont pas voulu leur donner). Aussi paradoxal que cela puisse paraître - tant ces entreprises sont au fond peu soucieuse des gens - Facebook et consort ont récupéré cet idéal de la parole libre, ouverte et démocratique. Ils l’ont fait prospérer avec leurs algorithmes. Ils ont offert à n’importe quelle mobilisation la capacité inédite d’organiser sa documentation et sa communication. I

Ils sont devenus le lieu de la critique des médias, de la plus construite et informée à la plus insultante et délirante

Ce que nous avons vu samedi, c’est en quelque sorte  la traduction physique - In Real Life, comme on dit - de cette histoire. 

Le risque que je vois poindre est que chacun s’arqueboute sur ses positions et que le fossé se creuse encore. 

Comment y remédier ?

Je ne sais pas. Peut-être en finir avec deux illusions

  • celle que les médias donnent de considérer toute critique comme infondée (alors même qu’à l’intérieur, ils sont travaillés par les questionnements et les doutes). 
  • en finir aussi avec l’illusion véhiculée par les réseaux qu’ils peuvent se passer des médias. 

Ce serait un bon début. 

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Les rapports entre Internet et les médias : une histoire triste ? © Getty / Gary Waters
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