Comment faire pour trouver une place dans ce monde sans écrans, où tout passe par la voix et par le truchement d’une intelligence artificielle ?

Dans Downtown Abbey, série qui raconte la vie d’une famille de l’aristocratie britannique autour de la première guerre mondiale, il y a une scène récurrente : chaque matin, le majordome repasse le journal du maître de maison avant de le poser sur la table du petit déjeuner. Cent ans plus tard, cette scène est en passe d’être remplacée par une autre : une personne s’asseoit à table le matin et demande à son assistant domestique : « Donne-moi les nouvelles du monde ? » 

Le majordome est devenu une enceinte, qui s’appelle Google Home, ou Alexa d’Amazon -  le journal est la voix d’une intelligence artificielle qui raconte l’actualité. Cette scène qui nous semble encore incongrue en France, se banalise aux Etats-Unis où ces objets se vendent de plus en plus. 

Google Home, Alexa : un défi pour la presse

Or, il y a là pour le journalisme et la presse traditionnelle un défi que les spécialistes considèrent comme aussi compliqué à relever que l’arrivée de l’Internet. Un défi qui peut se résumer à la question suivante : comment faire pour trouver une place dans ce monde sans écrans, où tout passe par la voix et par le truchement d’une intelligence artificielle ?

Aux Etats-Unis et en Angleterre, certains médias ont commencé à y réfléchir. 

La radio en particulier – NPR et BBC notamment – parce que pour elles c’est assez simple, la voix, elles connaissent. 

Pour les journaux, c’est beaucoup plus compliqué, parce que dans ce nouveau monde des assistants vocaux, il n’y a pas de place pour le texte (alors que le web, on le sait, est encore textuel). 

Les tentatives du Washington Post

Certains tentent donc des choses. Le Washington Post par exemple (mais c’est logique, puisque le Washington Post est possédé par Jeff Bezos, le patron d’Amazon, pionnier des assistants domestiques) : des articles qui peuvent être lus par la voix d’Alexa, ou des journalistes eux-mêmes, voire des sortes d’applications visant à répondre à des questions d’actu assez simples que pourraient se poser les gens quand ils rentrent chez eux (par exemple, pendant les Jeux Olympiques : “ah tiens, qui a été médaillé aujourd’hui ?”). 

Mais faire ça, c’est déjà très compliqué : un texte destiné à être lu à haute voix ne s’écrit pas comme un article papier. C’est une autre manière de produire qui nécessite de former les gens. Il faut repenser le ton, les formats, et on a aucune idée encore de la manière dont les gens auront recours à ces contenus, à quel moment de la journée, pendant combien de temps, en faisant quoi d’autre. Bref, on tâtonne un max.  

Mais il y a plus compliqué encore. Quand ils ont expérimenté leur application "Jeux Olympiques" pour Alexa, les journalistes du Washington Post ont compris une chose terrifiante : les usagers ne disaient pas à leur assistant domestique “demande au Washington Post qui a remporté des médailles aujourd’hui ?”. Ils voulaient juste qu’Alexa leur donne la réponse, peu importe la source

Qui va élaborer cette réponse donnée par la voix d’Alexa ? 

L’intelligence artificielle toute seule en allant cherchant des infos sur le web ? Mais dans ce cas, comment identifiera-t-elle les bonnes sources ? Les citera-t-elle ? Donnera-t-elle un minimum de contexte ? Y aura-t-il des accords particuliers entre les organes de presse et les fabricants d’assistants vocaux ? Ou alors ces mêmes fabricants vont-ils aspirer les rédactions et un jour la rédaction du Washington Post n’aura comme seule mission de nourrir Alexa ? On n’en sait rien…. 

Ce qu’on sait, c'est que si ces assistants domestiques entrent vraiment dans nos maisons, tout l’écosystème de l’information sera encore une fois bouleversé. 

À chaque bouleversement des médias, c’est la manière dont se fabrique l’opinion qui est modifiée. On commence à peine à comprendre les réseaux sociaux qu’il va falloir se pencher sur les assistants domestiques et les intelligences artificielles. Notre monde est décidément épuisant. 

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Publicité pour les produits Google (y compris, au centre, l'assistant vocal Google Home) lors du Congrès mondial du smartphone (WMC) à Barcelone, en 2018. © Getty / Bloomberg
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