De mémoire d’internaute, rarement un événement aura produit une émotion d’une aussi grande ampleur que l’incendie qui a détruit hier une partie de Notre-Dame.

Étrangement, je vois comme seul élément de comparaison la mort de Nelson Mandela, en décembre 2013, qui avait aussi produit dans les réseaux un émoi international et quasi unanime. Ce qui dit quelque chose de ces très rares bâtiments que la familiarité transforme en personne. Ce qui dit aussi que se manifeste en certaines occasions une passion compassionnelle dans Internet, ce que le chercheur Olivier Ertzschedi appelle le “web compassionnel”

Le web compassionnel

Tout à coup, le web  - et particulièrement les réseaux sociaux - se transforment en lieux d’expression d’une compassion généralisée. Et de fait, hier, il y eut peu de voix dissonantes : quelques complotistes qui supposent l’attentat. Donald Trump qui se demande pourquoi on ne fait pas intervenir les Canadairs, les anti-macronistes qui y voient le symbole d’un état de la France sous Macron. 

Mais cela n’enclenche rien, ils sont comme ensevelis par une soudaine – et sans doute brève – réconciliation. Comme des bandes qui viennent de se bastonner se précipitent pour aider une vieille dame à traverser la rue, ces moments opèrent comme un rachat

Ça montre qu’il y a quelque chose de plus grand que nos conflits quotidiens (que les réseaux amplifient presque mécaniquement), ça montre que quelque chose nous subsume. 

Les réseaux peuvent aussi servir d’espace de communion - on l’aurait presque oublié

On dit Internet immatériel, il se réunit dans un hommage mondial à tout ce qu’il y a de plus matériel : un bâtiment qui brûle. On dit qu’Internet est le lieu du flux, de l’immédiat, et le voici qui s’arrête pour ne plus parler que d’un bâtiment vieux de neuf siècles, voici Internet qui se fige pour pleurer des vieilles pierres, des charpentes à peine plus récentes, des vitraux ancestraux. 

Au-delà de la tristesse qu’on pouvait éprouver en surfant hier, il y avait quelque chose de presque beau dans cette collision entre des médias numériques qui datent presque d’hier - dont on ne sait pas s’ils seront encore là demain - et une œuvre architecturale qui certes n’a cessé d’être complétée et modifiée depuis sa création mais qui bon an mal an date du XIIIe siècle. 

Il y avait quelque chose de beau à voir ces médias de flux se mettre à célébrer la permanence et pleurer qu’elle n’existe pas. 

Il y avait aussi une forme de beauté - et d’ironie – à voir ces édifices d’égotisme que sont les réseaux sociaux célébrer ce bâtiment de l’anonymat qu’est une cathédrale, construite pendant des siècles par des milliers d’hommes qui, à part parfois de petites marques au coin de pierres, n’ont pas cherché à laisser une trace de leur passage. Il y avait une certaine beauté à tout cela, et cela ajoutait encore un peu d’émotion à l’émotion. 

Il y avait quelque chose d’émouvant à voir la stupeur ne pas trouver de mots

Bien sûr, il y en eut des mots, mais il y eut beaucoup d’émoticones (le petit visage jaune et ses grosses larmes bleues), et beaucoup de photos à peine légendées. Parfois, les réseaux nous offrent des moyens de communiquer ce qui échappe au langage

En voyant hier toutes ces photos de l’incendie hier, postées par des quidam, je pensais à une œuvre que j’aime beaucoup, « Photo Opportunities » de l’artiste franco-suisse Corinne Vionnet. On y voit Notre-Dame de Paris comme l’aurait peinte William Turner, un peu floue, aux contours incertains. Et puis on s’aperçoit, en y regardant de plus près, que cette image est composée de milliers d’autres images que l’artiste est allée chercher sur Internet, des photos prises par des touristes du monde entier. Corinne Vionnet a fait la même chose avec le Taj Mahal, la Tour de Pise ou Big Ben à Londres. 

Ce travail dit quelque chose de ce que sont ces bâtiments : ils ne sont pas seulement en pierre et en bois, ils sont aussi composés de la multiplicité des regards portés sur eux

Et on peut savoir gré à Internet de garder la mémoire de ces regards. 

  • Légende du visuel principal: Papiers en cours d'intervention sur l'incendie de Notre-Dame, le 15 avril 2019 © B.Moser / BSPP
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