À quelques jours d’intervalle ont été publiés deux appels qu’on pourrait trouver farfelus à première vue, mais qui sont en fait très intéressants.

Ils s’adressent l’un « aux travailleuses et travailleurs du numérique », l’autre à nos « à nos collègues informaticiens et informaticiennes”, mais tous les deux partagent un objectif commun : inciter les travailleurs du numérique à participer aux mouvements de lutte contre la réforme de la retraite. Qu’est-ce qui est intéressant là-dedans ? C’est que s’y manifeste pas seulement le soutien d’une catégorie professionnelle – ou d’un secteur économique – mais une réflexion sur notre monde et la place qu’y tient l’informatique.  Par exemple dans l'appel à nos collègues informaticiens et informaticiennes dont je vous cite deux phrases : 

“Vous savez que la grève « classique » est aujourd’hui beaucoup moins efficace car l’appareil productif est beaucoup moins entravé avec la dématérialisation et l’externalisation de quantité d’activités.” Et plus loin : “Vous savez aussi que ce qui permettrait un réel rapport de force serait évidemment le blocage des procédures dématérialisées, à tous les niveaux.” 

Logique. C’est presque de la philosophie : l’idée que notre économie est faite de flux matériels, mais aussi de flux immatériels, et que pour bloquer l’appareil productif, il faudrait bloquer tous les flux. 

La traduction concrète, c’est ce qui passe dans le métro parisien. À Paris, les deux seules lignes du métro à fonctionner normalement sont les lignes 1 et 14 qui sont automatisées. Certains y ont vu un plaidoyer en acte pour l’automatisation de l’ensemble des lignes de métro, sur le mode “les robots, au moins ne font pas grève.” L’Appel aux travailleuses et travailleurs du numérique dit autre chose : l’automatisation doit servir à l’humain, ceux qui construisent supervisent les machines ont donc une responsabilité sociale. Ces deux appels disent donc, chacun à leur manière que dans un monde où matériel et immatériel s’interpénètrent, où logistique et informatique ne font presque plus qu’un, la programmation – tout le travail informatique – est une activité politique.   

Deuxième raison pour laquelle ce texte m’intéresse : à quel genre d'actions cela pourrait-il donner lieu ? L’un des textes invite au soutien du mouvement, en remplissant les cagnottes ou en l’affichant sur le site. L’autre est plus évasif, mais parle de blocage des sites administratifs ou des grandes entreprises. Est-ce que cela pourrait aller plus loin ? On l’a un peu oublié, mais il y a en France une tradition du sabotage informatique. Dans les années 1980, un groupe qui s'appelait le CLODO (Comité pour la Liquidation ou destruction des ordinateurs) a eu quelques actions percutantes à son actif (incendies et plasticages). Mais c’était un autre temps… Nos deux appels sont plus sages.  

Néanmoins, je me suis posé une question : ça se traite comment journalistiquement des actions informatiques ? Parce que les grèves et leurs piquets, les blocages, ce qu’ils engendrent pour les usagers, tout ça a donné lieu à un traitement journalistique bien codifié. On envoie un journaliste dans une gare, il trouve des gens qui râlent, des gens qui soutiennent. Ou alors, on interroge les automobilistes coincés dans les bouchons depuis la vitre de leur voiture (avec l’inimitable plan en contre-plongée qui donne un air toujours tassé et débile à tout interviewé). 

Mais qu’est-ce qu’on pourra bien trouver pour raconter le blocage de sites et services informatiques ? Quelqu’un qui râle derrière son écran, c’est vachement moins télégénique. Or, on le sait, la manière dont le mouvement social se représente – et est représenté par les médias – a une importance majeure. Il faudra donc y réfléchir – du côté des grévistes, et du côté des journalistes – ce qui n’est jamais une mauvaise chose.  

  • Légende du visuel principal: Le numérique en soutien à la réforme des retraites © Getty / Maskot
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