Il y a quelques jours, la télévision russe a diffusé un sujet qui a fait parler : filmé dans un salon de robotique, un robot humanoïde qui, sur scène et devant un public enthousiaste, répond à quelques questions et, surtout, se met à danser de manière remarquablement souple pour un robot.

Diffusée dans les réseaux, la vidéo connaît un certain succès, avant que les internautes n’émettent des doutes et que la supercherie ne soit dévoilée. A l’intérieur du robot, il y avait un jeune homme, et ce qui était promu sur scène n’était pas un nouvel androïde aux aptitudes extraordinaires, mais un costume. Sauf que ce n’est pas comme ça que Russia 24, la chaîne du sujet, ne l’avait annoncé. 

Ce qui pourrait n’apparaître que comme une anecdote est à mon avis très révélateur du rapport que nous entretenons à la technologie, et depuis très longtemps.

Car cette histoire du robot qui cache un homme fait immédiatement penser à une histoire très ancienne et très célèbre, celle du “Turc mécanique”. A la fin du XVIIIe siècle, un inventeur du nom de Van Kempelen a construit un automate capable de battre n’importe qui aux échecs. On découvrit assez vite qu’à l’intérieur, un homme était caché, mais ça n’a pas empêché l’automate de faire le tour des cours européennes. Ce que le public aimait, c’était se laisser tromper, c’était se donner l’illusion de la perfection machinique

Est-on sorti de ce rapport magique aux machines, nous, êtres rationnels du XXIe siècle ? 

Il y a quelques jours, je discutais avec un monsieur dont le travail consiste à s’occuper d’un des rares supercalculateurs que la France compte. Un supercalculateur est un ordinateur capable de faire des calculs très compliqués qui demandent une puissance extraordinaire. Quand j’ai demandé à ce monsieur à quoi ressemblait cette machine, il m’a répondu 

- Elle occupe une énorme pièce avec des diodes et des petites lumières qui clignotent dans tous les sens. 

- Et elles servent à quoi ces lumières ?

- À rien ! Tous les paramètres de contrôle apparaissent sur des écrans qui sont situés en dehors de la pièce. Les lumières, c’est juste pour faire plaisir aux financeurs quand ils viennent visiter. 

Cette histoire me rappelait ce que j’avais lu sur les Internet Exchange, ces lieux où l’on fait s’interconnecter les différents réseaux qui composent l’Internet. Quand dans les années 1990, au temps des premières autoroutes de l’information, il a fallu construire ces lieux et donner envie aux investisseurs, les constructeurs ont fait appel à des designers qui se sont demandé comment rendre ces lieux attractifs. Ils ont alors décidé de leur donner l’aspect, non pas de l’Internet lui-même, mais de ce qu’on pourrait imaginer qu’il soit, et ils ont donc mis des diodes et des lumières qui clignotent, mais qui ne servent à rien. Bref, ils sont allés puiser dans l’imaginaire de la Science-Fiction pour nous donner à voir ce que nous avions envie de voir, plus que le réel lui-même. 

Car nous vivons une époque étrange où ce qu’il y a de plus extraordinaire dans la technique est irreprésentable : Internet, les nanotechnologies, l’Intelligence artificielle, les réseaux neuronaux, ça n’a pas d’image, ou presque. 

Énorme problème pour la presse - qui utilise toujours les mêmes photos affreuses, pour la télévision qui ne sait pas quoi montrer, et pour le cinéma qui a recours pour représenter les machines aux mêmes métaphores visuelles depuis Tron

Seuls les robots échappent à ça. Donc, quand un nouveau robot apparaît, même suspect, il n’est pas étonnant qu’on se jette dessus. Peu importe qu’il soit vrai ou pas, qu’on soit trompé ou pas, on aime s’illusionner. Finalement, depuis le XVIIIe siècle, pas grand-chose n’a changé…. 

  • Légende du visuel principal: Capture d'écran de Russia 24 (sur youtube : https://www.youtube.com/watch?v=Asqq3Rhoj10) © Aucun(e)
L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.