Les algorithmes de recommandation de Youtube, Facebook, Amazon... nous proposent des contenus sélectionnés spécialement pour nous, en fonctions de nos choix précédents. Ils constituent un miroir (certes déformant) de nous-mêmes… Faut-il cacher ce que nous avons au fond de nous-mêmes ? Peut-être.

Longtemps, ouvrir YouTube sur mon ordinateur m’a fait sombrer dans une profonde mélancolie. Pas à cause de ce qu’il y a dans YouTube, on trouve de tout dans YouTube. Ce qui me faisait tomber dans la mélancolie, c’est ce que me propose l’algorithme de recommandation de la plateforme, ces vidéos qui sont choisies automatiquement en fonction de ce que j’ai regardé lors de mes dernières connexions, sur le principe du “puisque vous êtes intéressé par ça, vous devriez être intéressé par ça aussi.”

Pourquoi, quand j’ouvre YouTube, apparaissent : “le Top 11 des cartons rouges les plus célèbres du foot” ? “Les meilleures vannes de Baffie” ? Une anthologie de bagarres de rue en Russie ? Ou le dernier clash d’Eric Zemmour ? Pourquoi on ne me propose pas des vidéos du Collège de France ou du chant grégorien ? Parce que l’algorithme me connaît, il sait ce sur quoi je clique, ce que je cherche, ce que j’aime vraiment. Il me connaît mieux que je crois me connaître

L’économie de l’attention

Les algorithmes de recommandation - j’ai parlé de celui de YouTube, mais on pourrait dire la même chose de ceux de Facebook, d’Amazon ou de Spotify - ont une fonction : sous couvert de nous faciliter la vie, ils visent à nous garder sur la plateforme le plus longtemps possible, enjeu essentiel dans ce qu’on appelle “l’économie de l’attention”, ainsi nommée parce que notre attention est une denrée hautement monnayable

Mais pour l’usager, ils ont une autre fonction. Ainsi, à chaque fois que j’ouvre Google, j’ai l’impression de tendre un miroir devant mon âme et de lui demander « algo oh mon algo, suis-je vraiment si nul ? » Oui, me répond-il presque invariablement.

Faut-il en vouloir aux algorithmes ? 

Comme le disait un jour le chercheur Dominique Cardon en parlant de Google « Suggest » - l’algorithme qui, quand vous tapez un mot dans la barre de recherche de Google, vous fait des propositions pour le compléter sur la base des recherches les plus fréquemment effectuées par les internautes et qui pendant longtemps, dès qu’on tapait un nom propre, ajoutait automatiquement et invariablement “juif” à tous les noms propres - comme le disait donc Dominique Cardon : 

Ce n’est pas Google qui est antisémite, mais les gens qui tapent dans Google qui sont obsédés par les juifs. 

On peut changer cela : a été demandé à Google de modifier Suggest pour que “juif” n’apparaisse plus. 

Mais est-ce vraiment mieux de faire comme si cette obsession française n’existait pas ? 

Faudrait-il que, même si j’ai passé deux heures à mater des vidéos de foot dans YouTube, l’algorithme me propose un concerto de Mendelssohn plutôt qu’un best of de Kylian M’Bappé ? Faut-il cacher ce que nous avons au fond de nous-mêmes ? Peut-être. En tout cas, c’est une question régulièrement posée aux plateformes.

Affronter la recommandation

Alors en attendant, je propose autre chose. Il faut affronter la recommandation. 

Pas forcément y souscrire (quoique ça pourrait être drôle de commencer à faire tout ce que propose l’algorithme...) mais l’affronter. C’est-à-dire regarder le miroir dans les yeux, accepter l’image qu’il donne de moi. Je sais que cette image n’est pas la seule, que le miroir a ses déformations (et d’ailleurs, si je ne m’abuse, on ne connait pas le code source de cet algorithme de Youtube, donc on ne sait pas comment il nous déforme…). Mais il dit quelque chose. 

Un peu comme un rêve. Parce que pour ma part, j’ai un inconscient super nul et quand je me souviens de mes rêves, c’est vraiment très bas de gamme (je rêve que je croise Thierry Henry, qu’on a les mêmes chaussures et qu’on devient copains, ou alors que je fais l’amour au bord d’une piscine avec une très grosse dame, et que c’est super). Et pourtant, il faut admettre que ça dit quelque chose de moi. 

Alors j’ai décidé de regarder ce que me recommande YouTube avec une curiosité indulgente, comme une sorte d’inconscient élémentaire que me donnerait à contempler la machine. Et depuis, tout va beaucoup mieux.

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Les algorithmes, ces miroirs de l'âme des temps actuels... © Getty / SOPA Images
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