Qu’est-ce qui déclenche une révolution ? Voici un mystère qu’aimeraient bien éclaircir ceux qui espèrent la Révolution, mais aussi ceux qui tentent de la prévenir (essentiellement les gouvernements).

Manifestation au Liban le 21 octobre 2019
Manifestation au Liban le 21 octobre 2019 © AFP / Anwar AMRO

Je ne prétends évidemment pas avoir la solution mais ce qui s’est déroulé au Liban ces derniers jours a le mérite de renouveler la réflexion. 

Tout a commencé jeudi dernier quand le gouvernement a annoncé, parmi d’autres mesures, une taxe sur les appels passés sur les services qu’on appelle “Voix sur IP”, c’est-à-dire Facebook Call, Skype, WhatsApp, Viber, Telegram et autre FaceTime... ces applications qui permettent de se parler de vive voix par Internet – autrement dit de téléphoner- sans passer par les opérateurs télécoms classiques. 18 centimes d’euros par jour pour avoir le droit de les utiliser, c’était le montant prévu de cette taxe qui aurait dû rapporter quelques 200 millions d’euros par an à un Etat exsangue…

Les Libanais sont immédiatement descendus dans la rue en masse, et le gouvernement a eu beau faire machine arrière le jour-même, le mouvement s’est amplifié tout le week-end, aux slogans de “Révolution, révolution”. Tout ça a abouti à une série de mesures annoncées hier soir par le Premier Ministre, Saad Hariri, parmi lesquelles la suppression du Ministère de l’information, à l’origine de cette initiative, ce qui n’est pas anodin.

Même si les causes sont évidemment multiples et profondes - un quart des Libanais vivent sous le seuil de pauvreté, le chômage est endémique chez les jeunes et des affaires ont fini des discréditer le gouvernement -, que ce soit un projet de taxes sur les communications qui mette les gens dans la rue n’est pas anodin. Comme il n’était pas anodin, en 1789, que ce soit les hausses successives du prix du blé (et donc du pain) qui aient mis les Parisiens dans la rue, même si les causes de la Révolution étaient éminemment plus profondes et complexes. Ce sont toujours des gouttes d’eau qui font déborder les vases. Ce qui est intéressant dans cette histoire est que la goutte d’eau soit une surtaxe de communication. 

Bien sûr, il s’agit là, pour une part, d’une spécificité libanaise. Si les Libanais ont été heurtés par cette initiative, c’est qu’ils sont non seulement sous pression économiquement, mais surtout parce qu’ils sont de grands consommateurs de voix sur IP. Les communications par voie classique sont parmi les plus chères de la région. Or la diaspora libanaise étant conséquente, les gens n’en peuvent plus de dépenser des fortunes pour rester en lien avec leurs familles. Donc, ce sont sans doute ces conditions spécifiques qui ont fait que ce projet de taxe a eu un tel effet.

Mais cela dit aussi la part qu’ont pris les communications dans nos modes de vie. D’aucuns pourraient trouver ridicule, voire indécent, qu’elles puissent occuper la place qu’occupait le pain à d’autres époques. Mais c’est un fait que les besoins essentiels évoluent avec le temps. Et ce qui paraissait tolérable il y a deux cent cinquante ans (c’est-à-dire ne pas être constamment en lien avec ses proches), ne l’est plus aujourd’hui. D’où les débats juridiques assez intéressants autour de la reconnaissance d’un “droit à la communication” qui ne viserait pas seulement à garantir la liberté d’expression, mais aussi la qualité des moyens de  communication et leur accès. Car ce n’est pas seulement la vie politique du citoyen qu’il s’agit de garantir, mais aussi sa vie sociale, affective, familiale et amoureuse. Car c’est tout ça que nous faisons avec nos machines - et avec ses applications problématiques par ailleurs. Que ça nous plaise ou non.

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